Ça s’est passé en février il y a 93 ans   Recently updated !


27 février 1933, l’incendie du Reichstag

 

En établissant un parallèle entre l’Allemagne des années 1930 et la France contemporaine, Jean-Marc Schiappa nous fait réfléchir sur la stratégie consistant à inverser la charge de la violence politique. Comme les nazis projetant leurs propres exactions sur la gauche pour mieux la criminaliser, certains discours actuels en France reprennent ce mécanisme d’inversion et de stigmatisation. Le rappel de l’incendie du Reichstag éclaire, dans ce texte, la manière dont la démocratie vacille lorsqu’elle reprend à son compte le récit de ceux qui veulent l’abattre. L’affaire Horst Wessel en est un autre exemple.

Jean-Marc Schiappa

Hitler est nommé chancelier (en gros, l’équivalent de Premier ministre) d’Allemagne au 30 janvier 1933 ; il est le chef incontesté du parti nazi, anticommuniste et raciste, antisémite, financé par le grand capital et utilisant des bandes armées contre les organisations ouvrières. Depuis plusieurs années, notamment en raison de la crise économique mondiale entamée en 1929, générant un chômage massif, l’Allemagne traverse une profonde crise politique. Les chanceliers se succèdent sans pouvoir régler ni l’une ni l’autre des deux crises. D’autant que le mouvement ouvrier, bien que divisé, est puissant et que le souvenir des actions révolutionnaires de 1918 est intact, même si la social-démocratie s’est distinguée en écrasant la Commune de Berlin et en assassinant ses dirigeants, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

Mais quand Hitler accède au pouvoir, sa situation personnelle est tout sauf assurée. Il n’est chancelier qu’au prix de lourdes négociations avec les autres partis, notamment le Zentrum (parti catholique) de Fritz von Papen qui a mégoté son soutien en échange de substantiels avantages, notamment un futur concordat avec le Vatican. De plus, Hitler est étroitement surveillé par le président Paul von Hindenburg, vieux maréchal de la Première Guerre mondiale, réactionnaire avéré qui méprise l’ancien caporal et aventurier qu’est Adolf Hitler flanqué de ses nervis. D’ailleurs, le parti nazi n’obtient que deux postes de ministre.

QUITTE OU DOUBLE POUR HITLER

Plus grave pour lui, les dernières élections législatives de novembre 1932 ont vu, pour la première fois, un réel recul des nazis et un certain nombre de prises de position en faveur du front unique entre socialistes et communistes (principaux partis ouvriers de l’époque) se font entendre, contre la politique systématique de division orchestrée par les subordonnés de Staline.

Hitler joue son avenir à quitte ou double. Il demande de nouvelles élections législatives, spéculant ainsi sur l’instabilité gouvernementale, facteur de tensions et de crise. Le 1er février, le président du Reich, von Hindenburg, dissout les chambres et les élections sont fixées pour le 5 mars.

La campagne électorale se déroule dans un climat de grande violence. Hitler fait interdire les journaux hostiles au gouvernement ; les bandes de nervis nazis sabotent les réunions des adversaires et passent à tabac les militants. On ne compte plus les morts. Hermann Göring, numéro deux du parti nazi, ministre de l’Intérieur de Prusse, a intégré 50 000 membres des organisations nazies, notamment de la SA, milice du parti nazi, dans la police, ce qui fait de la police un précieux relais du parti.

C’est dans ce contexte qu’intervient brutalement l’incendie du Reichstag, le siège du Parlement allemand à Berlin, dans la nuit du 27 au 28 février 1933. Que s’est-il passé exactement ? Avec beaucoup de prudence, on peut affirmer ceci. Un militant hollandais du nom de Marius van der Lubbe, un chômeur déjà connu pour des incendies volontaires, s’est introduit seul dans le Reichstag le 27 février au soir et déclenche quelques départs de feu. Il est arrêté sans difficultés et avoue rapidement que son acte, qu’il revendique, est une protestation contre la situation. Mais même cette version des faits est contredite par de nombreux chercheurs, en raison de l’impossibilité technique qu’un seul individu ait pu mettre le feu dans plusieurs endroits d’un bâtiment aussi complexe que le Reischstag. La présence sur place, fort possible, d’agents nazis n’arrange pas la compréhension des faits.

« UN SIGNE DE DIEU »

Il existe un vif débat historiographique entre les tenants d’une opération montée par les nazis et ceux qui estiment que l’incendie est l’œuvre d’un acte individuel, commis par un exalté et utilisé par les nazis. Pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, ce débat est parfaitement secondaire (même s’il possède un réel intérêt historique). Ce qui compte, politiquement parlant, est la conséquence de l’incendie.

Contrairement à un proverbe stupide, ce n’est pas l’occasion qui fait le larron, c’est l’exact inverse. C’est le larron qui utilise toutes les occasions possibles qui se présentent à lui et qui, le cas échéant, les crée de toutes pièces. C’est même, d’un certain point de vue, l’art de la politique que d’utiliser de telles situations. De ce point de vue, Hitler était un opportuniste achevé. Dès la nouvelle de l’incendie, il s’écrie : « C’est un signe de Dieu ! » et il se précipite sur l’occasion.

Pour les chefs nazis, Hitler, Göring et Goebbels (responsable de la propagande), l’incendie est le signal du déclenchement d’un complot communiste. C’est absurde. Trotsky commente : « Un signal n’est un signal que si sa signification est comprise de ceux auxquels il s’adresse. » En quoi l’incendie du Parlement pouvait-il ressembler à un tel signal ? Mais une accusation calomniatrice lancée par une propagande de masse et des médias capitalistes stipendiés ne cherche pas à avoir un quelconque sens cohérent. C’est sa répétition outrancière qui fait sa force. Cette répétition assourdissante, abrutissante, n’a pas d’autre objectif que d’interdire tout esprit critique. La propagande va de pair avec la répression et avec l’intimidation, d’autant que cette propagande est considérablement financée par les milieux industriels.

SUSPENSION DES LIBERTÉS

PUBLIQUES ET POLITIQUES

Dès le lendemain de l’incendie, Hitler soumet à Hindenburg un projet de décret présidentiel « pour la protection du peuple et de l’État », généralement connu sous la dénomination de Reichstagsbrandverordnung, qui suspend immédiatement l’essentiel des libertés civiles et politiques. Il semble que le décret sommeillait dans les tiroirs gouvernementaux et que Hitler n’a fait que mettre en vigueur des dispositions prises par ses prédécesseurs car les tenants de l’ordre bourgeois ne travaillent jamais pour rien : le régime de Vichy a puisé, par exemple, dans la législation xénophobe de la IIIe République.

Le décret prévoit que les restrictions à la liberté personnelle, au droit de la libre expression des opinions, y compris la liberté de la presse, les restrictions aux droits de réunion et d’association, les violations du secret des communications, les mandats de perquisition, « sont autorisés au-delà des limites légales autrement prescrites » – en un mot, la suppression de l’ensemble des garanties de stricte légalité est mise en place. Pour dire les choses simplement, l’État décide de s’affranchir de sa propre légalité. Sur la base de ce texte, le Parti communiste, ses journaux mais aussi d’autres journaux ouvriers sont interdits et la milice du parti nazi, la SA, obtient le statut de police auxiliaire. Le Parti communiste est interdit le 1er mars, 4 000 de ses membres, des cadres essentiellement, sont arrêtés le jour même et le lendemain. Les opposants sont raflés et enfermés dans des camps de concentration qui ouvrent très vite, toute résistance est brisée. La presse bourgeoise internationale se réjouit.

LA PROVOCATION FONCTIONNE

À PLEIN

Le 24 mars, Hitler obtient, du Parlement, les pleins pouvoirs. Il peut ainsi, par exemple, promulguer une loi rétroactive, la Lex van der Lubbe, qui instaure la peine de mort pour les coupables d’incendie commis entre le 31 janvier et le 28 février 1933, les bornes chronologiques de la date d’effet ne laissant la place à aucune ambiguïté. C’est d’ailleurs cette loi qui va permettre l’exécution de van der Lubbe au terme d’un procès tenu à Leipzig, procès que nous n’avons pas le loisir d’examiner ici, sauf pour indiquer qu’il montra le ridicule grotesque de Göring. La base ouvrière cherche à combattre, même confusément. Par exemple, à Oranienburg, dans le Brandebourg, un détachement de défense ouvrière organisé par un oppositionnel du PC, Helmuth Schneeweiss, accueille à coups de feu le commando SA qui tente de pénétrer dans le quartier ouvrier. Mais il n’en est rien au sommet des organisations ouvrières. Theodore Leipart, président de l’ADGB (Confédération générale syndicale allemande), forte de près de 4 millions de membres, malgré le chômage, envoie une lettre « ouverte » à Hitler, remplie de déférence, par laquelle il déclare que les missions des syndicats devaient être remplies, « indépendamment de la nature des « indépendamment de la nature des dirigeants de l’État (…) en demandant la médiation publique et en la reconnaissant, les syndicats ont montré qu’ils reconnaissent le droit de l’État d’intervenir dans les conflits entre les travailleurs organisés et les chefs d’entreprise. Les syndicats ne demandent pas à s’immiscer dans la politique de l’État ». C’est une œuvre de bons et loyaux services.

Les ouvriers, isolés, répondent à coups de fusil à ceux avec qui les chefs syndicaux veulent négocier. La dictature nazie s’installe… La provocation a fonctionné à plein.

Informations Ouvrières n°897 Février 2026

Pour une connaissance plus approfondie de l’ensemble de la question, on se reportera aux travaux récents de l’historien Johann Chapoutot :

« Les irresponsables : qui a porté Hitler au pouvoir ? »

Jean-Marc Schiappa, libre penseur, est l’ auteur de nombreux livres sur la révolution française. Il est spécialiste de Gracchus Babeufpour lequel il a obtenu le prix Guizot de l’Académie française – et de la conjuration des Égaux.

Œuvres de Jean-Marc Schiappa