Quand l’obscurantisme parle américain


Depuis la première guerre du Golfe, la construction d’un « Axe du Bien » investi d’une mission quasi-divine opposé à un « Axe du Mal » a réactivé le récit des racines chrétiennes de l’Occident. Aujourd’hui, Donald Trump, avec ses « petits déjeuners nationaux de prière » et son rassemblement du 17 mai 2026 (Le Soir – 18 mai 2026), en incarne la caricature la plus grossière, révélant les dérives contemporaines de ce discours inquiétant.

La scène pourrait prêter à sourire si elle n’était pas si lourde de conséquences politiques et symboliques. Un président des États-Unis, debout au cœur de Washington, appelle à « consacrer à nouveau l’Amérique à Dieu ». L’image, soigneusement mise en scène sur le National Mall, n’est pas anodine : elle vise à inscrire dans la sphère publique, l’espace public et dans l’imaginaire collectif l’idée d’une nation fondamentalement religieuse, voire religieusement définie. Pourtant, cette affirmation heurte de front l’un des principes fondateurs de la démocratie américaine : la séparation des Églises et de l’État1.

Car il faut rappeler une évidence souvent brouillée par les discours contemporains : les États-Unis n’ont pas été fondés comme une nation chrétienne. Les Pères fondateurs, héritiers des Lumières, ont précisément voulu éviter les guerres de religion et les persécutions qui avaient ravagé l’Europe. Le Premier Amendement de la Constitution interdit explicitement au Congrès d’établir une religion officielle (« Establishment Clause ») tout en garantissant la liberté de culte (« Free Exercise Clause »). Thomas Jefferson parlait d’un « mur de séparation » entre l’Église et l’État, formule devenue centrale dans la jurisprudence américaine.

Or ce mur, depuis plusieurs décennies, fait l’objet d’assauts répétés. L’épisode du National Prayer Breakfast et les déclarations de Donald Trump s’inscrivent dans une stratégie politique plus large portée par le mouvement du nationalisme chrétien. Ce courant idéologique ne se contente pas de défendre la liberté religieuse ; il cherche à redéfinir l’identité nationale américaine comme intrinsèquement chrétienne, et à orienter les politiques publiques en fonction de cette vision.

Le National Prayer Breakfast lui-même, souvent présenté comme une tradition consensuelle et spirituelle, est en réalité profondément controversé. Organisé avec l’implication directe de membres du Congrès et longtemps influencé par une organisation opaque connue sous le nom de « The Family », cet événement brouille les frontières entre sphère religieuse et pouvoir politique. Loin d’être un simple moment de recueillement, il constitue une tribune où se mêlent discours religieux, intérêts politiques et stratégies d’influence.

Les critiques formulées par Rachel Laser et l’organisation Americans United for Separation of Church and State mettent en lumière un point essentiel : l’utilisation d’un événement religieux à des fins partisanes constitue une instrumentalisation dangereuse de la foi. Lorsque le président affirme avoir « plus fait pour la religion que n’importe quel autre président » ou prétend à tort avoir abrogé l’amendement Johnson, il ne s’agit pas seulement d’erreurs factuelles. Il s’agit d’une tentative de redéfinir les règles du jeu démocratique en affaiblissant les garde-fous qui empêchent les institutions religieuses de devenir des acteurs politiques directs.

L’amendement Johnson, adopté en 1954, interdit aux organisations à but non lucratif, y compris les églises, de soutenir ou de s’opposer à des candidats politiques. Cette règle vise à protéger à la fois le système fiscal et la neutralité religieuse de l’État. Sa remise en cause s’inscrit dans une volonté plus large de politiser les institutions religieuses et de les intégrer dans une stratégie électorale.

Pour comprendre la profondeur de cette évolution, il faut remonter à l’histoire du nationalisme chrétien aux États-Unis. Contrairement à une idée répandue, les références explicites à Dieu dans les symboles nationaux sont relativement récentes. L’ajout de l’expression « under God » au serment d’allégeance date de 1954, et l’inscription « In God We Trust » sur la monnaie a été généralisée en 1956. Ces décisions s’inscrivaient dans le contexte de la guerre froide, où il s’agissait de se distinguer du communisme athée.

Le rôle de figures comme Billy Graham a été déterminant dans cette évolution. En présentant le communisme comme une « guerre contre Dieu », Graham a contribué à construire un récit dans lequel l’identité américaine était indissociable de la foi chrétienne. Ce récit, largement mythifié, occulte les véritables sources intellectuelles de la démocratie américaine, qui doivent davantage à Locke, Montesquieu ou Voltaire qu’à une quelconque théologie politique.

Aujourd’hui, ce récit est réactivé et amplifié. Le discours sur une Amérique « sous Dieu » n’est plus seulement une formule symbolique ; il devient un programme politique. Des organisations comme le Family Research Council ou certains réseaux évangéliques militent ouvertement pour une redéfinition des institutions dans un sens religieux. Le National Gathering for Prayer and Repentance, explicitement dépourvu de façade œcuménique ou bipartisane, illustre cette radicalisation : il ne s’agit plus de rassembler, mais d’imposer une vision particulière du monde.

Ce glissement pose une question fondamentale : que devient la liberté religieuse dans un contexte où l’État privilégie implicitement une religion ? Car la liberté religieuse ne consiste pas seulement à protéger les croyants ; elle implique aussi de garantir les droits des non-croyants et des minorités. Lorsque le pouvoir politique adopte une rhétorique religieuse exclusive, il crée de facto une hiérarchie entre les citoyens.

Il serait naïf de croire que ces dynamiques sont propres aux États-Unis ou qu’elles relèvent d’une simple excentricité politique. Elles s’inscrivent dans un mouvement global de remise en cause des principes laïques. Mais ce qui frappe dans le cas américain, c’est le contraste entre la solidité historique du principe de séparation et la violence des attaques actuelles.

Il est également frappant de constater que ces dérives sont souvent minimisées ou relativisées dans le débat public international. On associe volontiers l’obscurantisme religieux à des régimes comme ceux de Ryad, Kaboul ou de Téhéran, où la religion structure explicitement l’ordre politique. Pourtant, les mécanismes à l’œuvre présentent des similitudes troublantes, même si les contextes diffèrent profondément.

Dans tous les cas, il s’agit d’une instrumentalisation de la religion à des fins de pouvoir. Dans tous les cas, il s’agit de réduire la pluralité des croyances à une norme dominante. Et dans tous les cas, il s’agit de délégitimer les opposants en les présentant comme hostiles à la foi ou à la tradition.

Dire que « les obscurantistes ne logent pas uniquement à Kaboul ou à Téhéran » n’est pas une provocation gratuite ; c’est un constat. L’obscurantisme ne se définit pas par une géographie, mais par une attitude : le refus de la raison critique, la volonté d’imposer une vérité unique, et la confusion entre foi personnelle et norme collective.

Aux États-Unis, cette tentation prend une forme particulière, car elle s’appuie sur des institutions démocratiques solides et sur une tradition religieuse profondément ancrée. Cela la rend à la fois plus subtile et potentiellement plus dangereuse. Le recours à des événements comme le National Prayer Breakfast permet de donner une apparence de normalité à des pratiques qui, en réalité, remettent en cause l’équilibre constitutionnel.

Face à cette situation, les organisations de défense de la séparation des Églises et de l’État jouent un rôle crucial. Leurs actions en justice, leur travail de vigilance et leur capacité à mobiliser l’opinion publique sont essentiels pour préserver les principes fondamentaux. Mais leur tâche est rendue plus difficile par la polarisation politique et par la montée des discours identitaires.

La question qui se pose désormais est celle de la résistance des institutions. La Constitution américaine a montré, au fil de l’histoire, une grande capacité d’adaptation. Mais elle repose aussi sur une culture politique, sur un attachement partagé à certains principes. Si cet attachement s’érode, les textes ne suffisent plus.

Point de ralliement, le National Prayer Breakfast et le National Gathering for Prayer and Repentance servent de plateformes à un projet politique inquiétant. En remettant en cause la séparation entre l’Église et l’État, ils promeuvent une vision confessionnelle du pouvoir, incompatible avec les principes fondamentaux de la démocratie constitutionnelle américaine. La référence récurrente à un gouvernement « sous Dieu » ne relève pas uniquement d’une tradition symbolique ou culturelle : elle s’inscrit dans une ambition plus profonde de réorganiser le pouvoir politique selon des normes religieuses spécifiques, à une tentative de légitimation d’un projet théocratique2. ■

Notes et Sources :

  1. Rachel Laser: « Si le président Trump et ses alliés se souciaient vraiment de l’héritage de liberté religieuse de l’Amérique, ils célébreraient la séparation entre l’Église et l’État en tant qu’invention américaine unique qui a permis à la diversité religieuse de prospérer dans notre pays. Au lieu de cela, ils continuent de menacer ce principe fondamental en faisant avancer une croisade nationaliste chrétienne pour imposer une version étroite du christianisme à tous les Américains. […] ».
  2. « Consacrer l’Amérique à Dieu » Philippe Besson – La Raison n°711 – mai 2026 – publication de la FNLP
  3. « Une autre Amérique… » – L’Idée Libre n°328 mars 2020 – publication de la FNLP
  4. La séparation des Eglises et de l’Etat aux Etats Unis Arguments de la Libre Pensée n°6 – 2018 – publication de la FNLP