Carte blanche dénonçant la militarisation de la recherche universitaire   Recently updated !


Les universités belges nouent des partenariats de plus en plus étroits avec l’industrie de l’armement, au nom de la « défense ». Cette tribune d’universitaires interroge la dérive militariste de la recherche universitaire et le renoncement à la mission des campus : produire des savoirs, transmettre des savoirs et leurs méthodes d’acquisition.

« Les universités belges à la recherche d’un rôle actif dans la guerre »

Pour comprendre comment les universités cherchent à s’impliquer davantage dans l’industrie des armes et la violence militarisée, il n’est pas nécessaire d’aller loin.

En mettant en avant l’argument de la « défense », les universités belges cherchent à nouer des liens plus étroits avec l’industrie militaire. Ces nouvelles collaborations avec les fabricants d’armes sapent fondamentalement la mission sociale des universités, et sont particulièrement problématiques sur le plan moral.

L’Université de Liège a récemment signé un partenariat d’un million d’euros avec Thales, un géant de l’armement impliqué et inculpé dans de nombreuses affaires de corruption et de ventes d’armes illégales. Ce partenariat développera des systèmes de propulsion et de ciblage de missiles, avec la même entreprise qui continue de fournir des pièces détachées des drones de l’armée israélienne, notamment utilisés dans le génocide à Gaza, et pour traquer les réfugié·es aux frontières de l’Europe. Alors que les étudiant·es ont occupé un immeuble du campus pour contester ce partenariat, et attirer l’attention sur le bafouement des procédures éthiques internes, 650 chercheur·ses de l’Université de Liège ont reçu un courriel leur demandant de lister leurs travaux qui pourraient intéresser la défense.

Similairement, à l’Université d’Anvers, une enquête sur la « recherche liée à la défense » a été diffusée en mai dernier dans le bulletin interne de départements spécifiquement ciblés. La majorité de l’enquête interroge sur de faux dilemmes, repose sur une hypothèse tacite selon laquelle la recherche militaire est acceptable. Ces questionnaires s’inscrivent dans le cadre d’une stratégie nationale visant à forcer les universités afin qu’elles s’adaptent au nouveau mode de financement.

Un creux moral pour nos universités

Après des années de protestations étudiantes contre l’influence persistante des entreprises fossiles sur les universités, la complicité académique dans l’apartheid et le génocide en Palestine, ces collaborations avec l’industrie et les forces armées marquent un nouveau creux moral pour nos universités. L’hypocrisie est douloureuse : alors que les institutions font solennellement référence aux droits humains, à la durabilité et à la paix dans leurs communications officielles, elles s’empressent, de manière discrète, de collaborer avec l’industrie de la défense.

Ces universités ne sont pas seules. Les Universités de Gand, d’Anvers et d’Hasselt ajoutent les « soins de santé en temps de guerre » à leurs programmes médicaux, non pas dans une optique de santé publique, mais afin de former des médecins pour des missions militaires. A Howest, l’Université des Sciences Appliquées de Flandre occidentale, une « Cyber Defence Factory » est en cours de création pour former les étudiants à la cyberguerre en collaboration avec la Défense. Des chercheurs de la VUB collaborent par ailleurs avec l’US Military Academy sur des questions de stratégie militaire. En plus de l’exemple de l’Université de Liège ci-dessus, les étudiant·es d’UCLouvain dénoncent la présence de Safran (société liégeoise impliquée dans la fabrique de pièces militaires utilisées à Gaza) lors d’une soirée prévue pour la recherche d’emplois et de stages.

Sous la coordination des agences flamandes pour l’innovation et l’entrepreneuriat et pour le travail, la science, et l’innovation (VLAIO et WEWIS), un inventaire est dressé des compétences pertinentes dans les hautes écoles et les universités qui peuvent être mises au profit de la « défense » : aérospatiale, intelligence artificielle, biotechnologie, informatique quantique, technologie maritime et énergie. En même temps, les universités et les centres de recherches publics en Flandre encouragent activement leurs chercheurs à exploiter les fonds alloués au développement des moyens militaires : le Fonds européen de défense, le Plan de défense flamand, ReArm Europe (renommé Readiness 2030), et Horizon Europe Defence. Les universités francophones discutent en coulisse de la meilleure manière à répondre à ces appels du gouvernement Arizona.

Une recherche pour la guerre de plus en plus banalisée

Soyons clairs : « défense » est un euphémisme. Il ne s’agit pas ici de construire des infrastructures pour prévenir des catastrophes naturelles, d’établir une protection socio-économique, ou des réponses à des urgences humanitaires. Il s’agit d’améliorer les systèmes d’armes conventionnels, de recherche sur les armes nucléaires, de technologies de détection et de surveillance, d’armement de pointe, d’intelligence artificielle sur le champ de bataille, de médecine ou diplomatie militaire, y compris le traitement des blessures physiques et des traumatismes psychologiques causés par ces mêmes technologies. En bref, la recherche pour la guerre et les moyens par lesquels elle est menée est de plus en plus banalisée. Les collaborations avec l’industrie militaire ne sont pas nouvelles, mais sont de plus en plus considérées comme partenaires stratégiques idéals. Non pas parce que c’est nécessaire, mais parce que c’est lucratif.

Lorsque des chercheurs collaborent avec des fabricants d’armes, celles-ci ne sont pas uniquement vendues à l’armée belge. La plupart des armes sont exportées. Malgré les critiques et lacunes des processus actuels d’octroi de licences d’exportation d’armes, le parlement wallon prépare un décret d’exportation encore plus laxiste qui facilitera davantage l’exportation d’armes. Malgré les lacunes actuelles, certains de ces fabricants d’armes ont déjà été condamnés, d’autres sont directement complices dans le génocide en cours en Palestine.

Il s’agit des mêmes universités qui refusent de rompre leurs liens avec les institutions israéliennes, impliquées dans ce génocide et scholaticide (destruction de l’éducation) à Gaza. « Les boycotts ne fonctionnent pas », telle est l’excuse avancée. Entre-temps, on construit de nouveaux ponts vers l’industrie qui rend possible ce même génocide. On ne débat pas si se joindre à la tendance de la militarisation. La seule question qui se pose est de savoir quelle partie de notre mission sociale nous sommes prêts à sacrifier dans cette marche vers la guerre.

Soutenir un enseignement démilitarisé

Pourtant, il existe des alternatives. Au Royaume-Uni, le mouvement en faveur d’un enseignement démilitarisé prend de l’ampleur. Après leur complicité dans des crimes de guerre, des « clauses civiles » obligent les universités allemandes et japonaises à mener de la recherche axée sur les citoyens. Malgré tout, aujourd’hui, certains politiciens et chercheurs allemands tendent à faire sauter ces clauses, pour participer d’avantage et forcer d’autres à prendre part à cette économie militaire et génocidaire.

On nous rappelle souvent que notre mission d’éducation est de préparer les générations futures. Si l’avenir que nos universités préparent est militaire, alors ce n’est plus de l’enseignement. C’est une conscription intellectuelle.

Carte blanche

Par Astrid Jamar (Université d’Anvers), Thies Gehrmann (Université d’Anvers), Gert van Hecken (Université d’Anvers), Déborah Brosteaux (Université Libre de Bruxelles), Adriana Moreno Cely (VUB/Université de Liège), Elsa Roland (Université de Namur), Devanshi Saxena (Université de Liège/Université d’Anvers), Paolo Favero (Université d’Anvers), Richard Toppo (Université d’Anvers), Koen Bogaert (Université de Gand), Tomaso Ferrando (Université d’Anvers), Itamar Shachar (Université d’Hasselt).

Source Le Soir