par Georges Douspis
Après les prières impulsées par Donald, c’est un certain Léon qui se jette à l’eau à son tour. Il vient de publier un opuscule de 70 pages au moins pour faire le point sur la situation en ce bas monde soumis aux influences contradictoires des derniers développements de la science. Vous l’aurez compris, l’IA est à l’ordre du jour y compris au Vatican.
Dans un autre genre que Donald, mais avec la même pugnacité, Léon tente de convaincre des milliards d’individus sur notre malheureuse planète qu’il n’y a de salut qu’avec l’Église, son Église bien sûr.
Dans un autre genre disions-nous ; à la menace et aux imprécations « trumpiennes », Léon substitue la flatterie, quasiment la flagornerie. Le titre de son encyclique est révélateur à cet égard : « Magnifica humanitas » formule répétée sept fois dans son texte et toujours assortie de qualificatifs ou d’expressions dithyrambiques voire grandiloquentes :
– Cette magnifique humanité devient en Jésus-Christ le Chemin, la Vérité et la Vie.
– En préservant avec amour cette magnifique humanité.
– La magnifique humanité qui nous est offerte en don.
– La magnifique humanité dispose d’outils bien plus efficaces.
– Une magnifique humanité qui éclaire également l’ère de l’IA.
– La beauté d’une magnifique humanité habitée par Dieu »
Rien que ça ! N’en jetez plus ! Le dithyrambe ne connaît pas de limite ! Notre très Saint Père a osé !
Tous les bourreaux des cœurs connaissent le truc : « Oui, mais toi, tu es tellement différente… » Il faut caresser la bête dans le sens du poil pour la séduire !
Mais ce n’est, peut-être, pas, là, le plus important dans ce discours de longue haleine.
Léon et ses prédécesseurs
Dans une première partie, Léon sacrifie au rite de l’évocation de ses grands prédécesseurs. Il cite successivement : Léon XIII – sa référence première, et “bien-aimée” ! le Pape François, Benoit XVI, Jean-Paul II, Paul VI, Pie XII, Pie XI, Jean XXIII. Notons au passage l’absence d’un pontife, bien que saint lui aussi ; il s’agit, bien sûr de Pie X qui fut à l’origine de ce que Léon XIV qualifie aujourd’hui de schisme : la Fraternité traditionaliste Saint-Pie X qui ordonne des évêques en opposition au Saint-Siège !
Notre bon pape fait ensuite une analyse détaillée, sinon exhaustive, des problèmes qui affectent notre société. Reconnaissons que c’est un travail sérieux qui n’oublie pas grand-chose en l’affaire, exception faite de l’essentiel comme ce fut le cas avec l’encyclique Laudato si’ consacrée à l’écologie dans laquelle l’auteur, le pape François écrivait :
« Nous sommes bien conscients de l’impossibilité de maintenir le niveau actuel de consommation des pays les plus développés et des secteurs les plus riches des sociétés. » Ce qui signifie en termes crus, mais clairs qu’il faudrait ramener tout le monde au niveau des pays sous-développés !
Tout le monde ? Non, car si le souverain pontife constatait que « certains sont plus égaux que d’autres » dans notre bonne vieille société il n’en déduisait pas qu’il existe une division en classes antagonistes, l’une qui exploite, l’autre qui est exploitée.
Bergoglio employait dans son encyclique 50 fois les mots « consumérisme – consumériste – consommation » et pas une seule fois les mots « capitalisme et capitaliste » ! Ignorait-il que nous vivons dans une société fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme ?
Je ne veux pas le croire. En vérité, je vous le dis, il couvrait, il protégeait le système qui est à l’origine des maux que par ailleurs il détaillait objectivement et avec une grande précision. Pourquoi cela ? C’est ce que nous verrons bientôt.
A propos des maux
qui affectent le monde
C’est exactement ce que fait son successeur Léon XIV à propos des maux qui affectent notre monde. Avec une parfaite objectivité, il détaille « les effets perturbateurs du pouvoir technologique. » Et il est parfaitement exact que de prodigieuses découvertes scientifiques peuvent provoquer d’effroyables calamités selon l’usage qui en est fait.(1)
Robert Francis Prevost dit Léon XIV reprend à son compte les positions de Léon XIII dans son encyclique « Rerum novarum » qui « place au centre de sa réflexion la dignité du travail et de l’ouvrier, affirme le droit à un salaire juste pour soi-même et pour sa famille, reconnaît dans les personnes une valeur essentielle prioritaire par rapport au capital et au profit, défend la propriété privée ainsi que sa fonction sociale indispensable, apprécie les associations de travailleurs et propose des formes de collaboration entre les différentes composantes de la société comme alternative à la logique de la lutte des classes. »
Ainsi le cadre est donné, comme son mentor, Prevost ne remet nullement en question la structure de la société en deux classes antagonistes dont l’une ultra minoritaire exploite l’autre très majoritaire. Or c’est bien cette organisation sociale fondée sur la propriété privée des moyens de production et l’extraction de la plus-value qui génère les problèmes auxquels doit faire face la société tout entière qu’il s’agisse des questions d’écologie traitées par Bergoglio ou des crises, des conflits, des guerres évoqués par Léon XIV. Bergoglio imputait la responsabilité à « l’homme » (2) sous l’emprise du « consumérisme » tandis que son successeur dénonce la négation de la « dignité » de la personne… Il faut bien trouver une explication plausible et offrir une perspective acceptable, apte à se substituer « à la logique de la lutte des classes » ce qui est le rôle dévolu à la « collaboration ».
Bergoglio et Prevost, noient le poisson avec la même maestria, les « classes sociales n’existent pas » le premier fait porter la responsabilité à « l’Homme », le second répète à l’envi l’expression « Magnifique humanité » ce qui revient au même, seule la tonalité change, sombre chez François, lumineuse chez Léon XIV qui n’hésite pas à abuser de l’encensoir comme nous l’avons vu plus haut… (3)
Les remèdes proposés par l’un et par l’autre, se caractérisent par leur incapacité à régler le problème, ce qui se traduit par le fait que dans ces deux longues encycliques on note l’emploi des verbes de l’impuissance, “falloir” (42 occurrences chez François – 45 chez Léon) et “devoir” (107 occurrences chez F. – 83 chez Léon). C’est l’expression d’une lucidité désabusée car l’un et l’autre savent très bien que les traitements qu’ils proposent : « la décroissance » pour l’un, « la subsidiarité et la solidarité » entre exploiteurs et exploités pour l’autre, ne sont que des expédients oiseux (4). À l’instar de François, Prevost, s’il emploie le terme « profit », jamais il n’utilise le vocable « capitalisme » et ses dérivés. Pourtant qui, aujourd’hui, peut ignorer que nous vivons dans une société dominée par le capitalisme ?
Au passage il convient de relever une expression particulièrement intéressante pour les enseignants et les laïques : « l’État n’a pas encore investi les ressources nécessaires pour garantir à tous une éducation de qualité, tant en soutenant de manière adéquate le système scolaire public qu’en soutenant les établissements privés qui offrent ce service fondamental. » et afin que nul n’en ignore, il enfonce le clou, il regrette : « l’absence d’un soutien public adéquat. » À ses yeux, la loi Debré et toutes les lois anti-laïques qui la complètent sont loin d’être suffisantes… Toujours plus ! Toujours plus !
Deux millénaires de soutien
aux classes dominantes
Si, à l’exemple de ses prédécesseurs depuis Léon XIII, l’auteur de l’encyclique “Rerum novarum” qui fonde la Doctrine sociale de l’Église, Prevost sert les intérêts de la classe dominante et le système de la propriété privée des moyens de production, il se distingue de ses deux plus récents ascendants, Ratzinger et Bergoglio, sur un point qui n’est pas dénué d’importance. Il se tient, avec prudence, dans une sorte de “no man’s land” en ce qui concerne l’avenir de la société et de l’institution ecclésiale. Qu’en pense-t-il réellement, il fau-dra peut-être attendre que, pressé par les événements, il soit contraint de prendre position…
L’Église, cet État dans les États, doit sa pérennité depuis deux millénaires à une capacité exceptionnelle d’analyse des situations et d’adaptation aux changements politiques et sociaux. L’Église ne connaît d’intérêts que les siens. Elle a servi et trahi tous les régimes, tous les pouvoirs qui se sont succédé depuis 2000 ans. C’est ce qui lui a permis de survivre.
Ainsi, pressentant la fin de l’Empire romain qui a dominé le monde pendant plus de quatre siècles, l’Église n’a pas été prise au dépourvu. Elle avait anticipé et, fort sagement, envoyé des émissaires, des négociateurs et des missionnaires évangélisateurs chez les peuples “barbares” au-delà du Rhin qui se préparaient depuis longtemps à franchir la frontière de l’Empire, cependant qu’avec l’empereur Constantin, les chrétiens procédaient à la christianisation de l’Empire.
Ainsi, l’Église a toujours plusieurs cordes à son arc !
Bien des siècles plus tard, il en sera de même dans la France révolutionnaire qui renverse l’Ancien Régime. Le cardinal Chiaramonti, futur Pie VII, se range du côté des révolutionnaires après avoir servi la monarchie pendant des années. Dans son homélie de Noël 1797, il affirme même, qu’il n’y a pas opposition entre catholicisme et démocratie. Il était conscient que la monarchie ne représentait pas la fin de l’Histoire et qu’un autre monde était en gestation auquel il fallait s’adapter. Tous ceux qui pensaient le contraire avaient fini sur l’échafaud…
L’Église a toujours
plusieurs cordes à son arc
Plus près de nous dans les années 1990, un certain Wojtyla plus connu sous le pseudonyme de Jean-Paul II, après avoir eu partie liée avec les US afin de mener le combat contre l’URSS, prend ses distances avec Washington et en vient à condamner la décision de l’administration Bush de lancer la première guerre du Golfe en 1991. Cela lui vaut une réplique dépourvue d’ambiguïté de la part des US qui lancent une première campagne de dénigrement de l’Église catholique en dénonçant les abus sexuels (plus de 500 !) de membres du clergé américain. Par la suite, les dénonciations vont se multiplier. Elles seront à l’aune des résistances du Vatican aux exigences de Washington.
Il souscrit ainsi à cette loi fondamentale qui depuis les origines du christianisme a permis à l’Église de survivre à tous les bouleversements politiques : ne jamais lier le sort de l’Église à un régime quel qu’il soit ; le servir, certes, mais se préparer à le trahir quand le temps sera venu !
Puis le successeur de Wojtyla, Ratzinger dit Benoît XVI, ose écrire dans son encyclique « Spe salvi »:
Après 1789 « il s’est formé la classe des ouvriers de l’industrie et ce que l’on appelle le « prolétariat industriel », dont les terribles conditions de vie ont été illustrées de manière bouleversante par Friedrich Engels, en 1845. » (Si ! si !)
Et il poursuit ainsi :
« […] Après la révolution bourgeoise de 1789, l’heure d’une nouvelle révolution avait sonné, la révolution prolétarienne: le progrès ne pouvait pas simplement avancer de manière linéaire, à petits pas. Il fallait un saut révolutionnaire. Karl Marx recueillit cette aspiration du moment et, avec un langage et une pensée vigoureux, il chercha à lancer ce grand pas nouveau […]. Avec précision, même si c’est de manière unilatérale et partiale, Marx a décrit la situation de son temps et il a illustré avec une grande capacité d’analyse les voies qui ouvrent à la révolution – non seulement théoriquement : avec le Parti communiste, né du Manifeste communiste de 1848, il l’a aussi lancée concrètement. Sa promesse, grâce à la précision des analyses et aux indications claires des instruments pour le changement radical, a fasciné et fascine encore toujours de nouveau. La révolution s’est aussi vérifiée de manière plus radicale en Russie.
Mais avec sa victoire, l’erreur fondamentale de Marx a aussi été rendue évidente. Il a indiqué avec exactitude comment réaliser le renversement. Mais il ne nous a pas dit comment les choses auraient dû se dérouler après. Il supposait simplement que, avec l’expropriation de la classe dominante, avec la chute du pouvoir politique et avec la socialisation des moyens de production, se serait réalisée la Nouvelle Jérusalem […] Ainsi, après la révolution réussie, Lénine dut se rendre compte que, dans les écrits du maître, il ne se trouvait aucune indication sur la façon de procéder. »[6]
Marx, Engels et Lénine…
Dans ce texte Marx est cité quatre fois, Engels et Lénine une fois chacun. Surprenant, n’est-ce pas, pour des hommes dont on ne cesse de nous répéter qu’ils sont complètement dépassés aujourd’hui !
Ratzinger ne se raconte pas d’histoires, c’est un homme politique de premier plan, on ne parvient pas à la tête d’une puissance comme l’Église à force d’élucubrations et de divagations variées. Il a raison, l’instrument de l’émancipation de la classe ouvrière c’est le parti de Marx et Engels !
Chef d’une Église dont les intérêts, bien que différents, sont intimement liés à ceux de la classe dominante, le pontife romain fait son travail et il alerte ici les hommes politiques de la bourgeoisie qui n’auraient pas bien compris où se situe le danger. En même temps il allume un contre-feu : « L’erreur (de Marx) est plus en profondeur. […] Sa véritable erreur est le matérialisme : en effet, l’homme n’est pas seulement le produit de conditions économiques. »
Fin stratège, il n’hésite pas à jouer sur deux tableaux en même temps. Il procède à la fois à cette dénonciation et à une tentative de récupération. On est loin des invectives de certains de ses prédécesseurs. Marx n’est pas un monstre, nous dit-il, bien au contraire : « Il supposait simplement que, […] avec la socialisation des moyens de production, se serait réalisée la Nouvelle Jérusalem ».
Une telle formulation ne pourrait-elle pas, si nécessaire, constituer une bonne base de dialogue avec un nouveau pouvoir au cas où… et constituer le support d’une tractation éventuelle : « Nous vous laissons le “physique”, laissez-nous la métaphysique » ; matérialisme et spiritualité, en quelque sorte !
Car l’Église est une institution singulière qui a, toujours, fort bien su négocier les virages historiques, avec la classe dominante du moment, ou simplement les pouvoirs en place.
Ainsi, l’Église a toujours, plusieurs cordes à son arc ! !
C’était très audacieux et judicieux, (5) mais comme partout et toujours, celui qui a raison trop tôt, finalement a tort ; D’ailleurs Benoît XVI ne tardera pas à le payer au prix fort. Le Capital ne lui pardonnera pas les éloges décernés à Engels, Marx et Lénine (cf. l’affaire des crucifix dans les écoles publiques en Italie). Et l’on ne peut pas exclure qu’une telle affaire ait eu une influence dans sa démission quelques mois plus tard.
Le monde
au bord de l’explosion
Enfin, le prédécesseur immédiat de Léon, l’argentin Bergoglio, à son tour, conscient que la situation internationale est explosive, affirme-t-il : « les différentes formes d’agression et de guerre trouveront un terrain fertile qui tôt ou tard provoquera l’explosion. ».
Comme Ratzinger, il est convaincu que le monde se trouve au bord d’une explosion sociale et que les jours sont comptés.
Comme ses prédécesseurs, il sert le pouvoir en place, mais il prévient : « Nous sommes loin de ce qu’on appelle la “fin de l’histoire” » même si, instruit par l’expérience, il n’en appelle pas aux mânes de Marx, Engels et Lénine comme Benoît.
Comme ses prédécesseurs, il sait que la pérennité de l’Église tient à sa capacité à anticiper les événements et à s’adapter rapidement à la nouvelle situation. Certes, il accepte de faire allégeance au Capital, mais il prépare en même temps un retournement d’alliance dans la droite ligne des thèses de Ratzinger.
Ainsi, l’Église a toujours, plusieurs cordes à son arc !
Pour sa part Prevost-Léon n’ose pas prendre les mêmes risques que Ratzinger et Bergoglio. Son encyclique se contente de réaffirmer le soutien inconditionnel de l’Église à la classe dominante :
« L’initiative entrepreneuriale […] peut être […] capable de générer de la richesse et d’améliorer la vie de tous, à condition que la création d’emplois […] ne soit pas considérée comme une variable dépendant uniquement du profit. »
En même temps, il appelle de ses vœux l’émergence d’un capitalisme à visage humain, celui que donnait à espérer Léon XIII dans “Rerum no-varum”, à la fin du 19ème siècle : « l’ordre économique doit rester soumis à la dignité de (la personne humaine) et au bien commun. »
Le problème c’est que Léon XIII officiait au zénith du capitalisme, Prevost à son crépuscule !
La question n’est donc pas de savoir si Prevost est de « gauche » ou de « droite ». Cela n’a aucun sens. Le souverain pontife ne connaît qu’une seule loi : la pérennité de son Église. Et cela depuis toujours. Qu’il s’agisse d’Innocent 1er qui pactise avec Alaric 1er, roi des Wisigoths, procédant au saccage de Rome le 24 août 410, de Chiaramonti – Pie VII au lendemain de la Révolution de 1789, de Wojtyla – Jean-Paul II en 1990, de Ratzinger – Benoît XVI proposant aux marxistes un partage des tâches dans la perspective d’une explosion sociale, de Bergoglio – François sur la même ligne, ou de Prevost – Léon XIV aujourd’hui ! ■
Georges DOUSPIS
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Notes
- Qui songerait à nier les terrifiantes conséquences de la bombe nucléaire sur Hiroshima et Nagasaki ?
- L’Homme, c’est-à-dire le commun des mortels, quelle que soit sa situation dans la société.
- Abuser de l’encensoir – ce qui est assez logique pour un curé…
- Naguère on parlait d’austérité ou de rigueur, tous mots à éviter car malsonnants aux oreilles des masses populaires qu’étranglent chaque jour un peu plus les mesures réactionnaires imposées par les dirigeants politiques. D’où le terme « décroissance » qui fait la bouche fraîche à ces messieurs !
- “Judicieux” du point de vue de Ratzinger, bien sûr !
- D’ailleurs, on est en droit de se demander s’il y croit vraiment…

