Combattre les idées de l’extrême droite : oxymore ou pléonasme ?   Recently updated !


Un billet de Christian Eyschen, secrétaire général de la Libre Pensée (France), paru dans son blog Mediapart, mardi 14 mai, que nous reproduisons avec l’autorisation de l’auteur.

Dans différentes initiatives récentes censées combattre l’extrême droite, on voit apparaître un leitmotiv curieux : il faudrait combattre et dénoncer les idées de l’extrême droite, donc se situer sur le terrain idéologique.

Outre que chercher des « idées » dans l’extrême droite et pourquoi pas dans le fascisme, cela relève de la mission impossible. Renaud Dély disait récemment dans une revue maçonnique Humanisme que « l’extrême droite avait le front bas et le verbe haut », ce qui est loin d’être faux. L’extrême droite, comme le fascisme et le nazisme, ce sont avant tout des méthodes, des pratiques, des faits et certainement pas un corpus idéologique détaché des forces qui les commandent qui serait la force initiale qui entraînerait les actes, mais c’est l’inverse.

Souvent, pour ne pas dire toujours, les mêmes qui nous appellent à une croisade idéologique se taisent aussi curieusement sur la responsabilité du gouvernement Macron et de sa politique de destruction, de réaction, de xénophobie dans, à la fois, la montée de l’extrême droite et surtout la mise en œuvre des mesures revendiquées par celle-ci.

En se situant sur le terrain « des idées », les mêmes infusent l’analyse suivante : les idées de l’extrême droite ne sont quand même pas la même chose que celles d’Emmanuel Macron ! En conséquence, ils participent d’une opération politicienne de soutien à Emmanuel Macron et à la macronie (dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027) en les présentant comme un possible rempart contre l’extrême droite. Ils sont les passe-plats d’une politique qu’ils disent pourtant combattre et voilà « pourquoi votre fille est muette » sur les faits réels de la politique gouvernementale.

UN SPECTRE HANTE LE PAYS
ET LES PARTIS « OFFICIELS » :
JEAN-LUC MÉLENCHON !

J’ai coutume de penser qu’à bien des égards nous sommes dans une situation très proche de celle que les historiens ont appelée « la montée des périls » dans les années 1930, période de ruptures multiples, de recherche de l’unité du mouvement ouvrier, démocratique et laïque et de marche à la guerre qui s’est terminée comme on sait, préparée par le fameux slogan : « Mieux vaut Hitler que le Front populaire », traduit aujourd’hui par : « Mieux vaut la macronie (voire l’extrême droite pour certains) que Jean- Luc Mélenchon ».

En effet, les éléments structurants de la situation sont identiques à ceux des années 1930 : rupture partout, dans tous les domaines et sur tous les fronts, recherche de l’unité dans le mouvement ouvrier, démocratique et laïque, et marche accélérée à la guerre.

Pour la Fédération nationale de la Libre Pensée, ce qui compte ce sont les faits et ce que met en œuvre pratiquement ce gouvernement qui emprunte de plus en plus à l’arsenal des mesures revendiquées par l’extrême-droite. Parler des idées de l’extrême droite, c’est faire une diversion pour une division, c’est de l’enfumage. Les choses sont claires : l’extrême droite est déjà au pouvoir, cela s’appelle la macronie.

Pour ceux qui trouveraient le propos excessif, posons-leur une simple question : que ferait Marine Le Pen de fondamentalement différent de ce que fait Emmanuel Macron si elle était au pouvoir ? Poser la question, c’est y répondre.

LES FAITS SONT TÊTUS,
TÊTUS SONT LES FAITS

Pour éclairer mon propos, je m’appuierai sur un ouvrage assez récent de Robert Paxton, Le fascisme en action, paru en 2007, dont nul ne peut contester le sérieux des travaux et c’est lui qui a provoqué un bouleversement dans l’analyse historique du régime de Vichy par son ouvrage retentissant, La France de Vichy, suivi de Vichy et les Juifs, que certains seraient inspirés à lire ou à relire en ce moment.

Ce livre commence en donnant le cadre de l’ouvrage : « C’est pourquoi, il s’intéresse davantage aux actes des fascistes qu’à leurs paroles ». Le grand historien libéral italien Benedetto Croce rajoutait un quatrième type de mauvais gouvernement à la célèbre liste d’Aristote : tyrannie, oligarchie, démocratie, celui de l’onagrocratie, le « gouvernement des ânes bruyants ».

C’est pourquoi, le débat sur les idées du fascisme et de l’extrême droite n’a que peu d’intérêt en soi. Autre parallèle intéressant qui n’est pas sans rapport avec la situation actuelle, l’auteur montre que les autorités juives constituées ont largement soutenu Mussolini et son régime (1), même si, selon R. Paxton « des Juifs ont fait partie de la résistance antifasciste ».

Autre élément comparatif intéressant, Robert Paxton montre bien que le fascisme a bien été un instrument du capital : « Lorsqu’ils critiquaient le capitalisme, ce n’était pas pour dénoncer son exploitation, mais son matérialisme, son indifférence à la nation, son incapacité à toucher les âmes ».

On sait que le macronisme est d’essence totalitaire parce qu’à travers les lois « séparatisme » et « sécurité globale », il tend à détruire toutes les frontières entre la sphère publique et la sphère privée. Tout devient « public » et affaire de l’Etat, la sphère privée doit être régentée par les mêmes obligations que la sphère publique, on le voit notamment sur la question de la « laïcité » qui doit s’appliquer partout et pas seulement dans les institutions publiques. La loi « séparatisme » est une loi brutale pour forcer l’islam à la sécularisation totale.

Le principe républicain signifiait qu’en dehors de la sphère publique, chacun était libre de faire ce qu’il voulait et de dire ce que bon lui semblait. Ce principe est aujourd’hui largement battu en brèche. On n’en est pas encore là, mais peut-être qu’un jour, on devra constater comme le responsable nazi du Front du travail sous le IIIe Reich que la seule personne privée était celle qui dormait.

C’est l’objet de la mise en œuvre d’une idéologie d’Etat sur les « valeurs de la République », que le même Etat macroniste est incapable de définir, hormis l’obéissance réglementaire au pouvoir (SNU, port de l’uniforme, militarisation croissante de la société et de la jeunesse) appuyée par une violence policière d’Etat. On connaît la formule de Benito Mussolini : « Tout dans l’Etat, rien contre l’Etat, rien en dehors de l’État », même si cet Etat est réduit à ses fonctions régaliennes dont la répression et la violence sous toutes ses formes sont la base. La violence est consubstantielle aussi à l’extrême droite et l’auteur note que dans la conquête du pouvoir le fascisme italien eut plus de morts à son actif que le nazisme qui en fit de manière exponentielle après sa conquête du pouvoir. Voilà ce que dit Robert Paxton : « A son apogée, le fascisme a redessiné les frontières entre public et privé, empiétant gravement sur ce qui était auparavant considéré comme du registre du privé et, comme tel, intouchable. Il a transformé la pratique de la citoyenneté qui, de la jouissance des droits et devoirs constitutionnels, est passée à la participation à des cérémonies de masse de consensus et de conformité. Il a restructuré les relations entre l’individu et la collectivité au point que l’individu n’avait plus aucun droit en dehors des intérêts de la communauté. Il a étendu les pouvoirs de l’exécutif – parti et État – visant à un contrôle total. »

LA QUESTION DES IDÉES ET DE
L’IDÉOLOGIE DE L’EXTRÊME DROITE

Sur la question des idées, voici ce que dit l’auteur : « D’abord prendre le pouvoir : la doctrine venait après. Hannah Arendt observe que Mussolini fut probablement le premier dirigeant de parti à avoir consciemment rejeté un programme formel pour le remplacer par la seule direction inspirée et l’action. »

Robert O Paxton montre très bien que pour l’extrême droite (fascisme et nazisme), « au début était l’action » (Goethe dans Faust), bien plus que « Au début était le Verbe » (Evangile de Jean). C’est tout le débat des années 1980 en Allemagne autour de Jürgen Habermas entre les « intentionnalistes » (idée) et les « fonctionnalistes » (action) sur la mise en œuvre du génocide de six millions de Juifs par les nazis. S’il est évident que Hitler haïssait les Juifs, il n’avait pas programmé en détail l’extermination. C’est au fur et à mesure que celle-ci se mit en place et s’emballa, chaque étape amplifiant en horreur la précédente. C’est aussi, et pas simplement pour la prudence, car les nazis notaient tout, ce qui explique qu’il n’y ait jamais eu d’ordre écrit de Hitler pour le génocide, le fait précédait le mot.

C’est ce qui explique aussi les contradictions entre les moments : exil forcé à l’étranger, puis déportation en Afrique ou à Madagascar, puis enfermement dans les ghettos de Pologne et d’Ukraine, puis extermination physique dans les camps d’Auschwitz et autres camps de la mort. L’échec de l’Opération Barbarossa conduisit à l’extermination organisée en janvier 1942 à Wannsee (2).

L’auteur analyse en détail cela pour bien montrer qu’il est vain de discuter sur les « idées » des fascistes et des nazis, mais que l’important est ce qu’ils ont fait. Auschwitz s’explique par Auschwitz et non pas par une idée d’Auschwitz.

Prenons un autre exemple. On sait maintenant que l’incendie du Reichstag ne fut pas programmé par les nazis (idée), mais qu’ils utilisèrent l’acte de folie de van der Lubbe (3) pour organiser la terreur et leur emprise totalitaire sur la société allemande (action) en ouvrant le camp de concentration de Dachau, puis de tant d’autres qui couvriront tout le pays. L’auteur indique que Hitler fut réellement pris de surprise et crut réellement sur le moment à un coup d’Etat du Parti communiste allemand (KPD).

La Nuit des longs couteaux du 30 juin 1934 ne fut pas plus programmée en janvier 1933 par Hitler, mais c’est le cours des événements qui conduisit à l’épuration sanglante des SA au compte de l’accord avec l’état-major de la Wehrmacht.

Robert O. Paxton termine son ouvrage comme il l’a commencé : « Je considère pour ma part que les idées qui soustendent les actions fascistes doivent être déduites de ces actions elles-mêmes, car certaines d’entre elles restent implicites et ne figurent jamais dans les déclarations publiques des fascistes. Beaucoup de ces idées relèvent davantage du domaine des affects et des sentiments viscéraux que de celui des propositions raisonnées. »

Je ferai donc de même en reprenant mon propos du début : centrer le débat dans la lutte contre l’extrême droite sur ces prétendues idées qu’il faudrait « démonter » est de l’enfumage pur et simple, cela permet de faire l’impasse sur la politique réelle d’Emmanuel Macron qui est une véritable politique d’extrême droite, raciste, xénophobe, répressive, policière, antisociale, anti-laïque qui brime la liberté de conscience, antidémocratique qui détruit les libertés, et antirépublicaine en brisant le cadre issu de 1789 et de 1945. C’est une politique de guerre civile qui vise à fracturer la société pour que les gens s’affrontent entre eux. Le contrat social commun n’existe plus.

Ajoutons une dernière chose : se situer sur le terrain des « idées » de l’extrême droite, c’est sous-entendre que le problème serait que ces « idées » auraient convaincu les électeurs et qu’en conséquence, ce serait les électeurs qui seraient responsables de la montée électorale de l’extrême droite et de « l’extrême-droitisation » des structures de la société.

Emmanuel Macron, ses sbires de la macronie, les capitalistes et les médias mainstream à leurs bottes ne seraient que la conséquence et non la cause. C’est donc les exonérer de leurs écrasantes responsabilités.

Cela serait les « gens » indistinctement, collectivement et individuellement qui seraient responsables et qu’il faudrait « rééduquer ». C’est bien commode.Dis-moi qui tu excuses et je te dirai pour qui tu travailles.

La Libre Pensée considère qu’Emmanuel Macron et la macronie font partie du problème, pas de la solution. On ne nous fera pas lâcher la proie pour l’ombre.

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(1) Opprimer un groupe minoritaire est d’autant plus facile quand on s’assure du soutien de la fraction bourgeoise de celui-ci : commettant d’autres dictateurs racistes ou antisémites, Mussolini reprend la recette de Napoléon Bonaparte en 1808. Mais la Libre Pensée a amplement démontré que cet héritage des discriminations napoléoniennes anime aussi la loi « Séparatisme » : alors, où sont les « idées d’extrême droite » ?
(2) Conférence dans la banlieue de Berlin où le SS-Obergruppenführer Reinhard Heydrich, bras droit de Heinrich Himmler, réunit tous les responsables pour organiser techniquement le génocide.
(3) Marinus van der Lubbe, né le 13 janvier 1909 à Leyden (Pays-Bas) et mort le 10 janvier 1934 à Leipzig (Allemagne), est un syndicaliste néerlandais, auteur présumé de l’incendie du Reichstag à Berlin dans la nuit du 27 au 28 février 1933, quelques semaines après la nomination d’Adolf Hitler à la Chancellerie. Condamné à la peine de mort pour haute trahison, il est exécuté le 10 janvier 1934 par décapitation. L’incendie du Reichstag servit de prétexte à Hitler pour établir sa dictature (Wikipédia).