Note de lecture : « Arbeiter und Soldat » de Nathaniel Flakin


Un Juif berlinois organise la résistance dans la Wehrmacht

Martin Monath (Widelin) fut l’organisateur du journal Arbeiter und Soldat en 1943 et 1944, à Brest et à Paris, qui défendait les positions de la IVe Internationale, diffusé auprès des soldats allemands.

La reconstitution de son itinéraire est assez complexe, puisque son activité clandestine, tant en Allemagne qu’en Belgique et en France, n’a pas laissé de traces archivées. Né à Berlin en 1913, il grandit dans une famille juive de petits artisans dans les conditions misérables des années 1920. Il fait partie d’organisations de jeunes sionistes de gauche, puis se rend compte en 1936, au moment de la répression contre les manifestations des Palestiniens, de l’impasse du sionisme. Lecteur passionné, il découvre les textes de Trotsky et s’engage dans une discussion approfondie du marxisme.

Jusqu’en 1938, les nazis tolèrent les organisations sionistes, puis il doit opérer dans la clandestinité et rejoint la IVe Internationale en Allemagne et en Belgique.

SUR LE TERRAIN DE L’INTERNATIONALISME
ET DE LA RÉVOLUTION

De 1939 à 1944, il participe au combat dans la clandestinité et devient membre du secrétariat européen qui se reconstitue. Son audace, ses connaissances et ses habitudes de clandestinité depuis des années sous le nazisme en font un militant exceptionnel.

Une cellule de soldats allemands ayant été constituée à Brest par les militants trotskystes, il vient apporter son appui et organise le journal. Arrêté, il s’évade, puis est repris, laissé pour mort, il en réchappe, puis il est retrouvé par la Gestapo et abattu.

Les recherches menées par le biographe donne tous les témoignages, tous les éléments qui ont pu être rassemblés sur sa vie. Il présente aussi les positions de Trotsky et de la IVe Internationale pour expliquer son combat. Un récit précis que l’on peut compléter par la lecture des textes de Trotski sur la période.

LE REFUS DE L’UNION NATIONALE

Trotsky pense que la guerre créera des conditions très difficiles pour les travailleurs et donc pour la IVe Internationale, mais créera aussi une vague révolutionnaire après guerre. Le marxisme n’est pas une prophétie, mais un pronostic qui guide l’action immédiate, et ne garantit pas la victoire future. Parmi les conditions de la victoire, la conscience organisée de la classe révolutionnaire est décisive. Participer à sa formation est l’objectif de l’action révolutionnaire La révolution prédite par Trotsky s’est bien produite en 1944-1947, mais la contre-révolution a eu le dessus, en particulier parce que, de manière contradictoire, la bureaucratie stalinienne, renforcée par la victoire de l’URSS sur le nazisme, a pu jouer un rôle majeur dans la trahison, rôle tenu en 1917-1923 par la social-démocratie. Le combat des trotskystes cherchait à armer les travailleurs dans cette perspective. Monath et ses camarades, par leur action en direction des soldats allemands, combattent pour la solidarité ouvrière, contre les différents gouvernements capitalistes, en toute indépendance. En Grèce, Italie, Vietnam etc., l’impérialisme (britannique, américain, français), dès 1945, réprime durement les combats d’émancipation. Le refus de l’union nationale s’accompagnait de l’action en commun pour la défense des libertés démocratiques (avec les organisations ouvrières et démocratiques) et pour les revendications sociales, comme le projet de Sécurité sociale de la CGT, réforme arrachée comme sous-produit de la révolution.

UN COMBAT HÉROÏQUE

De cette vague révolutionnaire contenue résulte un équilibre instable marquée par des concessions faites aux travailleurs en Europe, un soulèvement des colonies provoquant la victoire de la révolution chinoise et d’autres situations complexes. La IVe Internationale a mené un combat héroïque et ses militants les plus expérimentés ont été assassinés en 1944-1945, comme Monath, Marcel Hic, par les fascistes, Blasco, Tha Thu Tau par les staliniens… et des centaines d’autres. Il est important de rappeler combien cette hécatombe a pesé lourd dans les possibilités qui s’ouvrait à la classe ouvrière.

Rendre hommage à ce militant exceptionnel, c’est rapporter exactement ce qu’il a fait, et la publication des journaux Arbeiter und Soldaten annexe est bien le plus bel hommage qu’on puisse lui rendre (ils sont reproduits d’après l’édition du fac-similé de La Vérité 1940-1944, Paris, EDI, 1978). Chacun appréciera la valeur de ces textes au moment où les staliniens avec une position ultra-nationaliste disaient « à chacun son Boche » et où les bombardements anglo-américains rasaient les quartiers ouvriers des villes allemandes pour que ne se répète pas, après l’effondrement d’Hitler, la révolution des conseils ouvriers de 1919.

Christian Coudène
I.O. 700 13 avril 2022

« Un juif berlinois organise la résistance dans la Wehrmacht » – « Arbeiter und Soldat », par Nathaniel Flakin, Ed. Syllepse, 2021, 140 pages, 15,00€.