[:fr] Démocratie-chrétienne, fascismes, corporatisme[:]


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Paul Pasteur,
Professeur d’histoire contemporaine,
(Co-rédacteur en chef de la revue Austriaca, Université de Rouen)

A côté des partis sociaux-démocrates ou socialistes, des partis libéraux et, suivant les pays, des partis nationalistes ou paysans, les partis chrétiens-sociaux ou démocrates-chrétiens sont, dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, une des principales forces politiques. La démocratisation des régimes avec très souvent un mode de scrutin à la proportionnelle, le style nouveau que prend la politique et la peur de l’extension de la révolution bolchevique favorisent le développement de partis dits «populaires». De nombreux électeurs et électrices désireux d’un certain réformisme mais hostile aux «rouges» pensent que ces partis chrétiens ou populaires sont les mieux à même de défendre la société qu’ils ou elles pensent menacée. La majeure partie d’entre eux a contribué à jeter les fondements des démocraties parlementaires : en Allemagne, en Autriche, en Pologne, en Lituanie pour citer quelques exemples. Ils représentent une force politique non négligeable. En Italie, le Parti populaire italien, PPI, rassemble 20,6 % des suffrages exprimés en 1919 et 1921, en Allemagne le Zentrum 19,7 % en 19191, en Autriche le Parti chrétien-social rassemble 42 % de l’électorat en 1920. À l’instar de la France, où les catholiques demeurent durablement divisés sur la reconnaissance ou non de la République, ces partis connaissent des luttes de tendances internes qui ont pour objet principal soit le fédéralisme, soit l’a-confessionnalité du parti, comme au PPI en Italie.

Néanmoins si ce courant politique contribue à jeter les bases des démocraties parlementaires, les élites intellectuelles catholiques, mais plus largement chrétiennes, remettent elles en cause, à côté du socialisme, le mouvement libéral et le développement du capitalisme. Denis Pelletier rappelle que pour la France, mais cela vaut pour d’autres pays, dans les premières décennies du vingtième siècle «sur le plan politique et intellectuel, domine le repli idéologique sur un catholicismeintransigeant parfois sensible à l’intégrisme»2, repli que l’on retrouve chez les intellectuels catholiques portugais3. Ce catholicisme intransigeant se lit dans l’appel du 18 janvier 1919 du PPI qui affirme vouloir mettre en place «un État vraiment populaire, qui reconnaisse les limitesde son activité, qui respecte les cellules et les organismes naturels – la famille, la profession,la cité – qui s’incline devant les droits de la personne humaine»4, en Belgique les chrétiens-démocrates se réfèrent à la «standorganisatie»5. Ces textes témoignent de la persistance de l’organicisme, de la théorie des corps intermédiaires, de l’hostilité à l’État centralisé et libéral présentes dans tous les partis catholiques, ce qui autorisera la dérive vers l’Etat autoritaire et corporatiste. Le terme «populaire» explicite dans plusieurs noms de partis (PPI, PSP en Espagne, BVP en Bavière, le Parti populaire slovaque), et que l’on retrouvera dans plusieurs formations après la Seconde Guerre mondiale (MRP en France, ÖVP en Autriche), vise à exalter le peuple, porteur de valeurs véritablement religieuses, «peuple élu, peuple saint, peuple chrétien».

Les premières mises à l’épreuve face à la démocratie parlementaire

En Italie, refusant toute conciliation avec les socialistes, adversaires «de la foi religieuse, de la foi patriotique, de l’ordre familial», la majorité des démocrates-chrétiens se rallient au fascisme, aidée en cela par l’attitude du Vatican. Dans le premier gouvernement Mussolini siègent deux ministres et quatre sous-secrétaires d’Etat appartenant au PPI. En novembre 1922, les députés catholiques votent la confiance et les pleins pouvoirs à Mussolini. L’unité du PPI ne résiste pas au fascisme, les catholiques «nationaux» et conservateurs optent pour le soutien à Mussolini, ceux regroupés autour de don Sturzo, fondateur du parti, tentent de résister6. Désavoué par le Vatican, puis sacrifié au nom des accords du Latran, le PPI est condamné à disparaître.

À la même époque en Espagne, le Partido Social Popular, nouvellement créé en 1922, est confronté au pronunciamento de Primo de Rivera en septembre 1923 et là encore seule une minorité est hostile à la collaboration avec le régime. En 1933 se forme la CEDA, la Confederacion Española de Derechas Autonomas qui défend la religion et intègre une frange démocrate-chrétienne minoritaire. Cette organisation se donne un programme social directement inspiré des encycliques et opte ouvertement pour le corporatisme. Selon les historiens de la démocratie chrétienne 4 : «après les élections de février 1936, cette droite modérée allait être débordée par les éléments activistes et monarchistes»7.

Les mutations que connaissent les sociétés des années vingt : redéfinition des normes économiques et sociales, modification des rapports entre les sexes, insécurisent les responsables et l’électorat des partis chrétiens. On assiste à un raidissement politique et idéologique et un appel au retour «aux vraies valeurs». Dès les années vingt, se propage, et est propagée dans la presse conservatrice contrôlée par les chrétiens-sociaux ou démocrates chrétiens, l’idée que si rien ne va, la faute en revient au parlement, aux partis, aux syndicats, à la pluralité de penser et que seuls un pouvoir fort et le respect intransigeant de la discipline peuvent mettre fin à cette situation. La remise en cause de la démocratie parlementaire est à l’ordre du jour dans tous les États d’Europe. La démocratie à l’occidentale imposée dans de nombreux États par les vainqueurs n’a pas bonne presse parmi les élites chrétiennes des pays européens. En Hongrie, qui n’est pourtant pas touchée par le phénomène, István Bethlen déclare en avril 1921 : «La démocratie ne peut pas être la domination aveugle des masses, des masses brutales et grossières […] la vraie démocratie assure la direction des classes intelligentes. […] La démocratie, qui n’ose pas dire que dans cette démocratie c’est l’intelligence qui est appelée à un rôle dirigeant, n’est pas une démocratie, mais de la démagogie». En 1939, Tuka, le Premier ministre slovaque, dénonce «le démocratisme […], méthode offensive qui n’est bonne qu’à saper tout concept d’autorité»8. Quant à Salazar, encore député de la droite catholique au milieu des années vingt, il conteste la notion de souveraineté populaire : «Nous avons vu que l’adulation des masses qui a abouti à l’institution du peuple souverain n’a donné au peuple, en tant qu’agrégat national, ni influence dans la marche des affaires publiques, ni ce dont le peuple – souverain ou non – a le plus besoin : à savoir être bien gouverné ». Selon lui, l’affaiblissement de l’exécutif ou de l’État est «la caractéristique générale des régimes politiques dominés par le libéralisme individuel ou social, par l’esprit partisan et par les excès et les désordres du parlementarisme»9.

Pour Salazar, la conception chrétienne de l’État fort et de la révolution sociale sont inspirées de la «mission du christianisme qui oppose à l’esprit de révolte l’obéissance, à la haine l’amour, à l’ambition le renoncement». À travers toute l’Europe, ces hommes refusent le système de valeurs instauré par les Lumières et la Révolution française, ils refusent l’affirmation des droits de l’individu, affranchis de toute autorité religieuse et humaine et se prennent à rêver d’une société autoritaire et corporatiste.

Le rêve corporatiste

Ce rêve corporatiste plonge ses racines dans une vision mythique du Moyen Age, époque bénie dans laquelle trois ordres assurent à chacun sa place dans une société hiérarchisée. L’objectif de Salazar est de «faire vivre le Portugal habituellement», dans l’ordre et dans la pauvreté, celle des «pauvres, mais dignes». Ennemis de la modernité, héritiers des traditions ruralistes, les chrétiens-sociaux convertis au corporatisme puisent leurs modèles dans le passé. Il y a ceux qui prient, ceux qui guerroient et ceux qui travaillent. Les images du Moyen Age heureux sont reprises à satiété en Autriche par le chancelier chrétien-social Engelbert Dollfuss qui déclare, le 11 septembre 1933, que le Moyen Age est «cette époque, où le peuple était structuré et organisé en corporations, c’était cette époque, où le travailleur ne se révoltait pas contre son maître»10. Dollfuss recourt systématiquement à l’image de la ferme «où le paysan mange le soir à la même table, la même soupe, du même plat que les serviteurs après une journée de travail commune». En Lettonie, l’État est également comparé à une ferme, qui ne peut prospérer que si elle a un bon patron.

Le maître mot des idéologues des régimes autoritaires chrétiens est la «société organique». En1940, la Slovaquie de Mgr Tiso se proclame encore organique, mais j’ai rappelé que ce terme se retrouve dans quelques programmes politiques des partis chrétiens-sociaux dès le début des années vingt.

Ces théoriciens rejettent la lutte des classes mais aussi l’individualisme promu par les libéraux et les démocrates. Pour eux, quelle que soit leur appartenance confessionnelle, l’ordre ancien a été mis en pièces au XIXe siècle et pendant les premières décennies du XXe siècle par «des troublions», à savoir les Juifs, les libéraux, les marxistes qui seraient venus «semer des conflits» et la conscience de classe serait apparue comme une volonté de pervertir le bien commun11. Mais ils dénoncent aussi l’individualisme qui vanterait la volonté des hommes, leur liberté, leur égalité et leur droit au bonheur. Pour ces idéologues n’existe que le modèle social hiérarchique commun aux sociétés traditionnelles, dites d’Ancien Régime où l’inégalité sociale est appréhendée, selon eux, comme la forme même de justice, où elle n’est pas vécue comme «une inégalité de pouvoir ou une inégalité d’avoir». Seules doivent être prises en compte les catégories de prestige et d’honneur12. L’espace social composé «d’ordres» ou «d’états»13 permet de distribuer les individus en fonction de leur naissance, selon une logique de la totalité sociale, qui transcenderait la volonté des hommes et leur permettrait de vivre dans l’immuabilité des choses.

Le Moyen Age qui symbolise à leurs yeux l’âge d’or de cette société organique a un autre avantage : celui de valoriser le «glorieux» passé national. Pour des peuples qui ont eu quelque difficulté à se faire admettre dans le concert des nations ou qui n’ont pas encore d’Etat-nation, le recours au mythe médiéval de l’État tout puissant est récurrent. Les Bulgares rappellent sans cesse le Siècle d’or et Siméon le Grand ; les Serbes l’empire de Dusan ; les Croates, le Royaume du roi Tomislav. Ce rappel systématique de «l’âge d’or» a pour fonction de dénoncer la démocratie, les partis qui «divisent la nation» et de créer le mythe d’une société homogène tant sur le plan social que sur le plan national, d’une société homogène qui ne serait pas soumise aux individus.

Dès les années vingt, l’idée même de démocratie, alors que le droit au suffrage a mobilisé des pans entiers des sociétés pendant des décennies, dont les partis chrétiens-sociaux, ne convainc pas vraiment. Oubliant d’interroger leurs propres responsabilités, leurs propres faiblesses, la grande presse, des responsables politiques de premier plan imputent les difficultés sociales, économiques auxquelles sont confrontés les différents pays à la démocratie parlementaire. Les élitestenant à conserver leurs prérogatives et leur pouvoir revendiquent à ces fins un pouvoir fort.

Au Portugal, la majorité des intellectuels sensibles aux théories de l’Intégralisme, au nationalisme, influencés par la lecture de Charles Maurras se détournent de la République ; en Autriche, Othmar Spann publie en 1921 un ouvrage Der wahre Staat (L’État vrai) dans lequel il vante les mérites du corporatisme et qui veut exprimer la souffrance des intellectuels marqués par le catholicisme face aux bouleversements sociétaux et psychiques provoqués par l’industrialisation. Intellectuels, responsables politiques, voire militants revendiquent l’ordre, l’ordre ancien.

Ce recours à la soumission à l’ordre existant est d’autant plus aisé dans les pays méditerranéens, dans les anciens empires d’Europe centrale et orientale que la soumission aux prêtres ou popes, au propriétaire, au «maître» paraît, aux yeux de beaucoup, «naturelle» et remettre en cause cette domination relèverait alors du péché. De plus, les paysans, les artisans, les ouvriers formés dans une culture patriarcale accordent aisément leur confiance à des personnalités charismatiques ou autoritaires. Pratiquement tous ces partis chrétiens-sociaux ou démocrates-chrétiens contrôlent de multiples organisations de masse et en particulier des organisations de paysans, des syndicats ouvriers et des associations de femmes, où les principes de soumission au «maître», au patron et au père ou au mari sont sans cesse réaffirmés14. Mais avant de voir comment chrétiens-sociaux et démocrates-chrétiens ont mis en pièce la démocratie dans plusieurs pays, revenons sur l’exemple allemand.

Le cas allemand

Dans son histoire des forces politiques en Allemagne, Alfred Wahl rappelle qu’au congrès de Cologne en 1928, Mgr Kaas, partisan d’une ligne dure, devient président du Zentrum, le parti catholique allemand. «L’élection de Kaas peut apparaître comme la volonté de dépasser les conflits d’intérêts grâce au retour aux fondements religieux du parti. C’est le triomphe du courant national autoritaire»15. Pour certains, ce serait la conséquence des élections au Reichstag de 1928 car aussi bien dans les grandes villes, que dans les petites villes et dans les campagnes, le parti a perdu de nombreux électeurs et électrices. Une majorité au sein du parti est alors d’avis que seule une «Reklerikalisierung», une «recléricalisation» de la société permettrait au parti de résister à son déclin. En Allemagne, le cours autoritaire et national, qui se dessine ailleurs aussi, se concrétise par la nomination de Brüning au poste de chancelier et par l’interprétation présidentialiste de la Constitution de Weimar. Contrairement à ce que proclamait un tract électoral diffusé par le Zentrum lors des élections de septembre 1930, le bien-être du peuple (Volkswohl) n’est guère pris en compte car le gouvernement Brüning applique brutalement une politique déflationniste et «rigoureuse en matière d’économies budgétaires». Ce même tract de septembre 1930 souligne que le bien-être du peuple est bien plus important que le régime parlementaire (Parlamentsform).

Ce qui est souvent décrit comme régime présidentialiste dans l’historiographie de l’Allemagne a été toléré par le Parti social-démocrate, qui menait alors une politique de «moindre mal» appelée officiellement de «tolérance»16. Cela s’est traduit par laisser les mains libres au chancelier pour qu’il gouverne avec des décrets-lois et par un parlement absent qui ne se réunissait que quelques séances par an. Cet épisode Brüning est intéressant à plus d’un titre, car d’une part ce gouvernement mène une politique foncièrement conservatrice et anti-sociale, ensuite il tente de résoudre la question nationale en mettant en place l’accord douanier avec l’Autriche en 1931, tentative qui échoue et enfin il réduit au minimum le rôle du parlement, trois éléments partout présents dans les politiques menées par les partis chrétiens-sociaux de l’époque. Mais ce que de très nombreux auteurs occultent, dans le cas allemand, ce sont les références à une société autoritaire et corporatiste, au mieux peut-on lire qu’il s’agit du retour à une société agraire (Agrargesellschaft), omis aussi l’effacement de Mgr Kaas «souffrant» alors que son parti s’affaiblit17. Or, les textes de l’époque témoignent de la volonté de mettre fin à la «démocratie formelle» et d’imposer une «société organique» s’appuyant sur un régime corporatiste. Ce courant chrétien national autoritaire que nous retrouvons dans la plupart des partis s’amplifie avec la proclamation de l’encyclique Quadragesimo anno en 1931. En Allemagne, il est évident que les idées diffusées sous l’ère Brüning n’ont guère préparé les catholiques à la lutte contre Hitler qui accède au pouvoir le 30 janvier 1933. Au lendemain du scrutin du 5 mars 1933, le Zentrum avec ses 74 députés devient une pièce centrale dans la marche à la dictature. Mgr Kaas est tout à fait disposé à accorder les pleins pouvoirs à Hitler. Brüning, lui, exige la reconnaissance des concordats signés entre le Vatican et certains Länder, il exige des engagements écrits. Le 23 mars bien qu’aucun engagement écrit n’ait été fourni par Hitler, le Zentrum, certes quelque peu pressé par le Vatican, vote les pleins pouvoirs à Hitler sans mot dire. Les responsables du Zentrum acceptent de dissoudre le parti le 5 juillet 1933. La dictature nationale-socialiste sans partage s’abat sur l’Allemagne18.

Tant en Italie qu’en Allemagne, le Vatican a sacrifié les partis politiques catholiques et une fraction de responsables catholiques se satisfait de ces choix. Ces hommes choisissent de soutenir les forces fascistes ou nationales-socialistes dans la mesure où à leurs yeux elles sont le plus sûr rempart contre le bolchevisme, qu’ils croient à l’Etat autoritaire et qu’ils adhèrent pour l’essentiel au discours antisémite diffusé par les nationaux-socialistes19. Néanmoins dans les régions les plus catholicisées, comme la Bavière ou la Rhénanie, l’idéologie nationale-socialiste a eu le plus de mal à imprégner les consciences et les pratiques sociales20. L’effondrement électoral du Zentrum et le fait qu’Hitler apporte la preuve qu’une poigne de fer peut venir à bout d’une opposition démocratique affaiblie et d’une gauche divisée, inspirent le chrétien-social Dollfuss qui annonce le 5 mars 1933 que le parlement autrichien a perdu sa légitimité et qu’il demeurera paralysé. Les dirigeants chrétiens-sociaux se rencontrent et décident qu’il est maintenant temps de gouverner de manière autoritaire. Quelques semaines plus tard, le 2 avril, Dollfuss annonce le changement de constitution sur des bases corporatistes et les principes énoncés dans l’encyclique Quadragesimo anno et les interdictions se succèdent : interdiction de défiler le Premier mai, interdiction du Parti communiste le 26 mai, de la minuscule Union des libres penseurs le 12 juin, du NSDAP, le Parti national-socialiste, le 20 juin. La pré-censure est établie. À peine un an après, le 12 février 1934, Dollfuss choisit l’affrontement armé avec les forces ouvrières et démocratiques. Vainqueur de la guerre civile, il fait lui aussi des émules en Europe centrale et orientale. Dans les mois qui suivent, des coups d’État instaurent des régimes autoritaires en Estonie le 12 mars 1934, en Lettonie le 15 mai 1934, en Bulgarie le 19 mai 1934, en Grèce en 193621.

Les chrétiens-sociaux et les États autoritaires

Dans l’analyse de ces États autoritaires de l’Europe de l’entre-deux-guerres, plusieurs phénomènes sur lesquels les spécialistes de la démocratie chrétienne ne s’attardent que fort peu peuvent cependant être mis en lumière.

Tout d’abord, il convient de rappeler une évidence que des pans entiers de l’historiographie européenne de l’après-Seconde Guerre mondiale tend à gommer : la responsabilité pleine et entière de ces mouvements dans la mise en place de régimes autoritaires, grisâtres, qui vont du Portugal à l’Estonie en passant par la Hongrie et les monarchies balkaniques et les États cléricofascistes des années quarante. Si en Allemagne, Brüning interprète au plus serré la Constitution de Weimar, dans d’autres États, les chrétiens-sociaux soutiennent ouvertement le principe de la dictature, comme au Portugal et en Espagne, ou deviennent les artisans de la guerre civile, comme en Espagne ou en Autriche où le parti chrétien-social «ne s’efface pas» devant un État autoritaire, comme l’écrivait Jean-Marie Mayeur22, mais a délibérément choisi d’instaurer l’État autoritaire corporatiste chrétien, le Ständestaat, au prix de la guerre civile, de la liquidation de la social-démocratie, de la république et de tous principes démocratiques.

Ces régimes autoritaires partagent, avec le fascisme et le national-socialisme, l’exaltation du passé, de la terre, une politique familialiste et virile23, l’antisémitisme24. Contrairement au fascisme et au national-socialisme, ces régimes ne disposent pas de partis de masse contrôlant les populations et l’État. A la tête de ces Etats trônent des chefs ternes, que cela soit Salazar, Dollfuss. Ils sont rétifs à la modernité et ne désirent pas construire un homme nouveau mais rétablir les hiérarchies passées. Mais ce qui trace une frontière entre les régimes autoritaires qui sont tous portés par les partis chrétiens, catholiques ou orthodoxes, et les régimes fascistes, c’est avant tout la place de la religion et des Églises dans ces États. La référence à la religion est inscrite dans les constitutions, comme dans celle de la République slovaque ou dans celle du Ständestaat autrichien dans le préambule de laquelle on lit «de Dieu de qui émane le droit»25.

«Nous ne discutons pas Dieu» déclare Salazar. Pour ce dernier, «la première réalité que l’État a en face de lui est la formation catholique du peuple portugais» ; la seconde est que «l’essence de cette formation se traduit en une constante de l’Histoire». En Lituanie, Antanas Smetona est «responsable uniquement devant Dieu et l’histoire», en Lettonie (multiconfessionnelle) la propagande officielle présente ainsi Karlis Ulmanis : «Notre dirigeant du peuple nous a été envoyé par Dieu». Lors de son investiture en tant que Caudillo dans la cathédrale de Madrid, le général Franco déclare : «Seigneur Dieu, qui détient tout pouvoir, accorde-moi ton aide pour conduire mon peuple à la pleine liberté de l’Empire pour ta gloire et celle de ton Église. Seigneur, que tous les hommes connaissent Jésus qui est le Christ, fils de Dieu vivant»26. On imagine mal Mussolini ou Hitler tenir les mêmes propos. Ce rapport à la religion, ce lien avec l’Église catholique expliquent que ces régimes aient combattu les libres penseurs et les francs-maçons, comme en Autriche où avant même l’établissement de la dictature, le chancelier Dollfuss, «le très chrétien fusilleur» selon les libres Penseurs français27, a dissous en juin 1933 la pourtant très inoffensive Union des Libres penseurs, (Bund der Freidenker) qui ne disposait pas du soutien plein et entier du Parti social-démocrate28. Le texte qui justifie l’interdiction déclare que «l’activité provocatrice de l’Union des Libres penseurs d’Autriche étant insupportable à la majorité de la population autrichienne», et rappelle tous les blasphèmes dont ils seraient coupables29.

Les tentatives pour imposer l’ordre corporatiste

Pour les chrétiens-sociaux sur la voie du corporatisme, à l’ordre divin doit correspondre un ordre sur terre, ordre hiérarchisé. Si l’Évangile affirme que les hommes sont égaux par nature, sans distinction d’origine raciale ou sociale, les modèles corporatistes des années trente et les hommes qui les défendent développent des représentations anti-égalitaires. Constatant et hiérarchisantdes capacités différentes et variables suivant les individus, les auteurs justifient leur refus de l’égalité entre les individus et pour eux seul un pouvoir fort peut imposer «l’ordre assuré par l’obéissance des âmes»29. En 1921, la Cruzada qui regroupe alors des monarchistes portugais, des intégralistes, des industriels, des militaires et des catholiques comme Salazar et Cerejeira proclame: «Ordre dans les rues. Ordre dans les esprits. Ordre dans la maison. Sans ordre, l’État nepeut vivre».

Pour imposer cet ordre, dès les années vingt, des catholiques de toutes tendances, condamnant le libéralisme mais pas la propriété privée, refusant l’État démocratique, le parlementarisme, honnissant la république et prônant le retour aux valeurs traditionnelles pensent trouver dans l’État corporatiste la solution à tous les maux dont souffrirait la société. Le premier État à se doter d’une charte qui fait référence à l’organisation sociale corporatiste est la Régence du Quarnaro mise en place par d’Annunzio à Fiume/Rijeka en septembre 1919. Primo de Rivera, lui, a proclamé en novembre 1926 une Charte du travail inspirée à la fois de la doctrine sociale de l’Église catholique et de la doctrine fasciste.

Les chrétiens-sociaux ou démocrates chrétiens reviennent à l’esprit de l’encyclique Rerum novarum promulguée par Léon XIII en 1891 qui proposait de «multiplier, entre l’État et les individus, des lieux collectifs d’engagement et de solidarité où doit se construire un lien social compatible avec la doctrine chrétienne, en réaction contre l’anomie sociale provoquée par l’individualisme moderne». Ces corps intermédiaires sont la famille, l’entreprise liant patrons et ouvriers, les corporations, les syndicats mixtes qui réconcilient le capital et le travail30. La publication de Quadragesimo anno, le 15 mai 1931, alliée à une situation économique catastrophique amène de nombreux auteurs et militants catholiques à s’enthousiasmer pour ces corps intermédiaires que sont les corporations. En Autriche, au lendemain de la guerre civile, en février 1934, les corporatistes chrétiens suppriment les Comités d’entreprise (Betriebsrat) instaurés en 1919 pour les remplacer par les «Communautés d’entreprise» (Werkgemeinschaft)31. Selon l’idéologie corporatiste chrétienne, l’entreprise est à l’image «de la famille une cellule de base de la société». Tous les membres de l’entreprise, comme ceux d’une famille, auraient des intérêts communs qu’ils devraient défendre ensemble, sous la houlette du pater familias qu’est le chef d’entreprise. Cela entraîne le rejet de la grève et de toute forme de lutte des classes au bénéfice d’organismes de conciliation et d’arbitrage qui concilient et arbitrent toujours dans le sens des patrons. Cette communauté d’intérêts s’est traduite en règle générale par une baisse des salaires de l’ordre moyen de 30%, de la perte de tous les avantages sociaux acquis sous la République.

Hiérarchisant les différentes capacités des individus, les corporatistes chrétiens justifient la hiérarchisation extrême des sociétés, chacun occupant la place que Dieu lui aurait réservée, justifiant ainsi les différences salariales entre les professions, entre patrons et salariés, entre hommes et femmes. Ces conceptions immobilistes entraînent aussi un refus des partis qui doivent être remplacés par les corporations qui seraient à même de faire disparaître les conflits de classe entretenus par les capitalistes, les socialistes et les juifs.

La corporation est fort souvent décrite comme un organisme professionnel devant lier étroitement les facteurs de production que sont «le talent, le capital et le travail». À côté des intellectuels catholiques, des militants fascisants, se qualifiant de défenseurs de la chrétienté et de pourfendeurs des plus acharnés des philosophies des Lumières et du marxisme, s’emparent aussi de cette référence. Les corporations, en fonctionnant suivant le principe de subsidiarité, doivent décharger l’État de certaines de ses fonctions dont l’une demeure, néanmoins, d’«administrer autoritairement». Le principe de subsidiarité, déjà présent dans le droit canon et chez Thomas d’Aquin, a été véritablement formulé par Léon XIII et aujourd’hui repris comme principe de base par l’Union européenne32. L’État «avec son appareil administratif doit se concentrer de plus en plus sur les fonctions régaliennes» et les corporations doivent gérer et «créer» de manière «autonome» l’économie.

L’Estado Novo portugais et le Ständestaat autrichien sont très officiellement des États corporatistes. Mais cette référence au corporatisme se retrouve dans pratiquement tous les États autoritaires : en Lettonie, en Estonie, en Roumanie, en Yougoslavie, en Hongrie suivant les périodes. Cette idée corporatiste continue à mobiliser jusque dans les années quarante, puisque Mgr Tiso en Slovaquie et le maréchal Pétain désirent l’appliquer dans leurs Etats à la solde de l’Allemagne nationale-socialiste. Néanmoins, aucun pays ne parvient à faire fonctionner réellement ce système. Si tous ces pays clament leur attachement à la question sociale, on constate que dans tous ces Etats, les lois sociales sont réduites en cendres, que les conditions de travail des salariés, quel que soit leur sexe, se détériorent en l’espace de quelques semaines, quelques mois. Je crois l’avoir largement démontré pour l’Autriche corporatiste chrétienne, où du jour au lendemain les salarié-e-s perdent tous les acquis sociaux et sont abandonnés à la solidarité familiale, comme ailleurs.

Il convient aussi de rappeler que dans ces Etats autoritaires, le rapport étroit aux Églises chrétiennes conduit souvent à ce que ces dernières imposent leurs lois en matière d’enseignement, de droit marital ou des affaires familiales à toute la société.

Dans d’autres pays, où la démocratie avait une tradition plus ancienne ou plus ancrée, les mouvements démocrates-chrétiens sont l’objet de crises internes graves, comme en Belgique. Issu d’une tendance de la démocratie chrétienne, le rexisme en Belgique, animé par Léon Degrelle, dénonce lui aussi le matérialisme de la société libérale, se réclame de la doctrine sociale de l’Eglise et critique le parlementarisme.

Après la Seconde Guerre mondiale, le traumatisme du national-socialisme, l’affrontement Est-Ouest permettent aux démocrates chrétiens de se refaire une virginité. Personne ne rappelle à quel point ils ont été impliqués dans la destruction de la démocratie parlementaire, des acquis sociaux et que ce sont eux qui ont construit les États autoritaires qu’ils laissent qualifiés de «fascistes», permettant l’amalgame ce qui a l’énorme avantage de les absoudre. Seul le Portugal et l’Espagne demeurent des témoins du passé, mais on refuse de replacer Salazar et Franco dans une politique cohérente de l’Église catholique, des intellectuels catholiques et des partis démocrates chrétiens qui désiraient rétablir l’Ancien Régime ou le monde d’hier. Ces démocrates chrétiens se reconvertissent alors, tel l’Autrichien Friedrich Heer, dans l’européisme et dans la construction de l’Europe, nouveau rempart contre le bolchevisme et le libéralisme débridé et nouveau symbole de la chrétienté épanouie.

Paul Pasteur
Colloque international 1848-2008 de la Libre Pensée – p. 142-152

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1 Auxquels il faut ajouter les 3 à 3,5% des voix du BVP, le Parti bavarois du peuple. Sur le Parti bavarois du peuple, voir Klaus Schönhoven, Die Bayerische Volkspartei 1924-1934, Düsseldorf, Droste Verlag, 1972, 305 p.

2 Denis Pelletier, Les catholiques en France depuis 1815, Paris, La Découverte, 1997, p. 59. Cette raideur idéologique assure le succès de l’Action française qui séduit la bourgeoisie française par «son idéologie, faite de défense catholique, de nationalisme intégral et d’antisémitisme», il faudra attendre 1926 pour que Rome condamne l’Action française manifestant de manière officielle la renonciation de l’Eglise catholique à combattre la République et qu’une partie des catholiques français cherchent une autre voie.

3 Paul Pasteur, Les États autoritaires en Europe 1919-1945, Paris, Armand Colin, Collection Cursus, 2007, p. 91.

4 Luigi Sturzo, L’Italie et le fascisme, Paris, F. Alcan, 1927, p. 92-94.

5 Jean-Marie Mayeur, Des partis catholiques à la Démocratie chrétienne XIX-XXe siècles, Paris, Armand Colin, Collection U, 1980, p. 126.

6 Pierre Milza, Mussolini, Paris, Fayard, 1999, p. 330-331.

7 Jean-Marie Mayeur, Des partis catholiques à la Démocratie chrétienne, op. cit., p. 118.

8 Le rapport à la monarchie mérite d’être interrogé, car partout où l’Etat n’est plus une monarchie, les chrétiens-démocrates sont les premiers à le regretter, certes, ils optent du bout des lèvres pour la république en faisant le plus souvent partie des coalitions qui les portent, mais dès le milieu des années vingt, réapparaît la nostalgie de la monarchie, qui s’explique largement par le rapport au principe du droit divin et le respect de la hiérarchie sociale.

9 Cité in Paul Pasteur, Les États autoritaires, op. cit., p. 17

10 Voir Yves Léonard, Salazarisme et fascisme, Paris, Éditions Chandeigne, 1996, 223 p.

11 Voir Klaus Berchtold (Hg.), Österreichische Parteiprogramme 1868-1966 ? Wien, Verlag für Geschichte und Politik, 1967, p. 428

12 Idem, p. 433 ; voir aussi Johann Messner, Die berufständische Ordnung. Innsbruck-Wien-München, Verlagsanstalt Tyrolia,1936.

13 Voir en particulier «la Société des Seigneurs», l’exemple hongrois. M. Szöllösi-Janze, Die Pfeilkreuzlerbewegung in Ungarn.Historischer Kontext, Entwicklung und Herrschaft, München, Oldenbourg Verlag, 499 p.

14 Stand en allemand, stand en néerlandais.

15 Paul Pasteur, «L’Église et les associations de femmes catholiques : frein ou stimulation à la libération des femmes ?» in Austriaca n°42, juin 1996, p. 37-48.

16 Alfred Wahl, Les forces politiques en Allemagne XIXe-XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1999, p. 207.

16 Sur le sujet, voir en français Heinrich A. Winkler, Histoire de l’Allemagne XIXe-XXe siècle, le long chemin vers l’occident. Paris, Fayard, 2005, p. 415 et suivantes.

17 Annie Lacroix-Riz, Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la guerre froide, Paris, Armand Colin, 1996, p. 139.

18 Idem, p. 253-257 ; voir aussi Saül Friedländer, Les années de persécution, Paris, Seuil, 2006.

19 Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie et la persécution des Juifs. Paris, Perrin, 2006, 599 p.

20 Ian Kershaw, L’opinion allemande sous le nazisme. Bavière 1933-1945, Paris, CNRS-Editions, 1995, 376 p.

21 Voir Paul Pasteur, Les États autoritaires, op. cit., p. 153-184.

22 Jean-Marie Mayeur, Des partis catholiques à la Démocratie chrétienne, op. cit., p.148.

23 cf. les déclarations concernant la volonté de renvoyer les femmes au foyer, mais aussi la mise en place des lois sur le «double salaire» en Allemagne, en Autriche.

24 Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie et la persécution des Juifs. Paris, Perrin, 2006, 599 p.

25 Paul Pasteur, Être syndiqué(e) à l’ombre de la croix potencée. Corporatisme, syndicalisme, résistance en Autriche 1934-1938, Rouen, PUR, Etudes autrichiennes, 2002, 347 p.

26 Sur Franco, voir Andrée Bachoud, Franco, Paris, Fayard, 1997, 527 p. ainsi que M.-A. Barrachina, Propagande et culture dans l’Espagne franquiste, 1936-1945, Grenoble, ELLUG, 1998, 320 p., sans oublier Guy Hermet, Les catholiques dans l’Espagne franquiste, Paris, Presses de Sciences Po, 1980-1981, 2 tomes, 370 et 452 p.

27 La Libre Pensée, mars 1934, p.3

28 Paul Pasteur, Vers l’homme nouveau ? Pratiques politiques et culturelles de la social-démocratie autrichienne 1888-1934, Thèse d’histoire contemporaine, Université de Poitiers, 1994, voir le chapitre XX Les Libres Penseurs, p. 619-762.

29 Archives fédérales autrichiennes, Archiv der Republik, 145 813/33.

30 Comme le suggérait Salazar, voir Yves Léonard, Salazarisme et fascisme, le chapitre intitulé «Au service de l’ordre», p. 109-148.

31 Dès le début des années vingt, le Parti bavarois du peuple avait déjà au sein de sa propre organisation mis en place une structure, le Conseil économique, qui se calquait sur l’idée qu’ils avaient des corporations.

32 Paul Pasteur, Être syndiqué(e) à l’ombre de la croix potencée, op. cit., p. 245-247.

33 Le principe de subsidiarité veut que la responsabilité d’une action publique, lorsqu’elle est jugée nécessaire par les responsables politiques, doit être allouée à la plus petite entité capable de résoudre le problème d’elle-même.

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