[:fr] Laïcité et question sociale en Inde par Sam Ayasche[:]


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Le mythe du fatalisme indien

Photo: Agence France-Presse (photo) Prakash Singh Marche de protestation de dalits (intouchables) à New Delhi en 2009.

Pour un Occidental peu averti, l’Inde est le berceau du fatalisme oriental, le pays des gourous et des vaches sacrées, peuplé de millions de parias et de quelques maharadjahs enturbannés et où l’idée même de laïcité semble improbable sinon impossible.

Or cette vision n’est que partielle et provient d’un malentendu qui a commencé avec la relation des voyages de la libre penseuse Alexandra David-Néel. Aux confins de l’Himalaya, elle était allée chercher la spiritualité qu’elle a évidemment rencontrée car on trouve tout dans cet immense pays, et elle a donné au public occidental l’image d’un Orient tout imprégné d’ésotérisme. Le malentendu s’est amplifié avec des sociologues tels que Max Weber ou, plus tard, Louis Dumont pour qui «la société indienne… s’ordonne, se hiérarchise en fonction de la religion, c’est-à-dire de l’ordre universel». Max Weber avait émis l’hypothèse – totalement gratuite puisque Weber travaillait à partir de documents écrits par les Britanniques et dédaignait les témoignages de la population qu’il étudiait – que les basses castes avaient «intériorisé» leurs misérables conditions d’existence par une sorte d’aliénation religieuse. Pour Weber, les «Intouchables» acceptaient finalement leur sort du fait de leurs croyances religieuses. Ce mythe d’une population professant un incurable fatalisme a donné naissance aux élucubrations des fondateurs d’Auroville près de Pondichéry, où quelque 1500 Européens croient vivre leur spiritualité «comme des Indiens».

La réalité est sensiblement différente de cet exotisme de pacotille. Tout d’abord, l’Union Indienne se compose d’une multitude de peuples qui ne parlent pas la même langue et ne pratiquent pas la même religion. L’hindouisme, la religion majoritaire, n’est guère homogène : il n’y a pas de clergé hindouiste pour imposer un dogme unificateur. L’histoire de l’Inde est marquée par ces différences ethniques, linguistiques et religieuses : le British Raj parlait «des Indes» au pluriel pour diviser ceux qu’il voulait dominer et des droits différents ont été accordés aux musulmans et aux sikhs, en 1909 et 1919. La séparation fratricide entre l’Inde et le Pakistan est le fruit empoisonné de cette politique de division. Cette plaie n’est toujours pas refermée et la frontière entre l’Inde et le Pakistan n’est qu’une «ligne de front» provisoire au Cachemire. Ce sont d’ailleurs les Britanniques qui ont intenté le premier procès en blasphème de l’histoire indienne, en 1942 à Bombay, contre le Docteur D’Avoine, un libre penseur d’origine mauricienne. Et ce sont aussi les Britanniques de l’époque victorienne qui ont importé le puritanisme dans les mœurs indiennes, qui étaient jusqu’alors très libres.

Dès le début de l’Inde moderne, c’est-à-dire dès la montée révolutionnaire des masses qui allait aboutir à la fin du British Raj, la laïcité s’est imposée. Exprimant la souveraineté populaire, les pères de l’indépendance ont pris les dispositions légales pour faire cohabiter pacifiquement tous les Indiens dans un même Etat fédéral et former ensemble une nation. En 1949, l’Assemblée Constituante a rejeté à une écrasante majorité toute référence à Dieu dans le préambule de la Constitution indienne qui a également aboli l’Intouchabilité et le système des castes. Le rejet de l’oppression coloniale a abouti au rejet des divisions religieuses, linguistiques et sociales de la nation. Puis en 1972, un 42e amendement a réaffirmé le caractère «laïque» de la Constitution, et en 1979 le délit «d’Intouchabilité» a été requalifié dans les droits civils (Civil Rights Act). L’Union Indienne est donc officiellement un Etat laïque et égalitaire, qui se dit même «démocratique, humaniste et socialiste». Mais qu’en est-il de la société indienne ?

La législation indienne confrontée à la réalité sociale

II y a une contradiction entre la législation, «égalitaire et laïque», et la société indienne, imprégnée de superstitieuses, où persiste le système des castes. L’égalité en droit de tous les citoyens indiens, sans distinction de sexe et de religion, proclamée dans la législation reste ignorée dans la pratique. Près de 60 ans après l’indépendance du pays, la «discrimination positive» à l’égard de ceux que le «politiquement correct» appelle les «scheduled castes» ou «backward castes» (castes protégées et castes arriérées) et qui a été décidée par les fondateurs de l’Inde indépendante, n’a pas produit les résultats escomptés. Certes, plusieurs millions d’individus issus des basses castes ont pu faire des études universitaires et sortir de la misère : ce n’est pas négligeable à l’échelle humaine mais, rapporté à l’échelle gigantesque de la population indienne, cela représente moins de 2 % des laissés pour compte. 200 millions de «dalits» – «les exploités», ceux qu’on appelle les «Intouchables» – restent dans une situation de discrimination et de dénuement sans équivalent dans le monde.

Pourtant la disparition des famines – même si la malnutrition est encore largement répandue – et l’amélioration des conditions sanitaires – certes, toute relative mais parce qu’il existe des services publics l’Inde a surmonté sans aide extérieure les conséquences du Tsunami et du tremblement de terre au Cachemire -ont provoqué un essor démographique considérable : la population indienne, en forte expansion, dépassera bientôt celle de la Chine. De pays «en voie de développement», l’Inde devient un «pays émergeant» avec une «classe moyenne» apparue récemment. Mais le contraste demeure entre cette richesse nouvellement amassée et les 300 millions d’Indiens vivant avec moins d’un € par jour, parmi lesquels on range les 200 millions de «dalits». La caractéristique principale de la société indienne, c’est le fossé qui sépare la prospérité de quelques-uns et l’extrême pauvreté des autres.

Qu’est-ce qu’une caste ?

La caste, c’est d’abord la négation de la liberté individuelle. En principe, l’exclusivisme et l’endogamie interdisent aux membres de la caste toute possibilité d’émancipation. Un «dalit» reste un «dalit», quels que soient ses revenus ou son niveau d’études, même si l’on a vu un nombre restreint de «dalits» sortir de l’extrême misère de leur condition initiale. L’un des pères de la Constitution et l’un des dirigeants du mouvement de libération nationale, Ambedkar, lui-même un «Intouchable» mais qui avait fait des études aux Etats-Unis, comparait le système de ségrégation sociale en Inde avec la ségrégation raciale des Afro-américains des Etats-Unis. Ambedkar estimait que la ségrégation sociale en Inde n’était pas fondée sur des critères ethniques et raciaux, contrairement à une opinion répandue à son époque selon laquelle les Intouchables auraient été les descendants des Dravidiens «noirs» dominés par les Aryens «blancs». En fait, cette dernière thèse n’a aucun fondement historique. En Inde, l’écrasante majorité des mariages sont encore aujourd’hui des alliances matrimoniales entre familles à l’intérieur de la caste. Les mariages sont arrangés et les «fiancés» n’ont guère leur mot à dire. Pour maintenir un rang au sein d’une caste ou pour améliorer le prestige de la famille au sein de sa caste, des filles de 12 à 15 ans sont mariées sans leur consentement, parfois à des vieillards. Chez les musulmans des classes aisées, qui théoriquement ne devraient pas reconnaître le système des castes, ces mêmes pratiques se doublent d’une polygamie largement répandue : les épouses trop âgées sont répudiées au profit de fillettes à peine nubiles. Autant chez les musulmans que chez les hindouistes, pour ne rien dire des autres religions, le mépris de la femme est flagrant. Et tous pratiquent le système de la dot qui consiste à «acheter» le mariage. Chaque année, des milliers d’épouses sont victimes de ce que les statistiques officielles appellent des «accidents domestiques» («dowry accidents») et qui ne sont que des meurtres déguisés, souvent perpétrés par les belles-mères pour accaparer la dot. Ces crimes sont une conséquence directe du système des castes.

Le contact physique avec un membre d’une caste «impure» entraîne des rites de purification. Gandhi lui-même a cru devoir se purifier lors de son retour en Inde parce qu’il avait été en contact avec des non-hindous nécessairement «impurs». Cette recherche de la pureté chez les Brahmanes a fait croire à Louis Dumont que le système des castes était uniquement fondé sur la différence «pur-impur», sans référence au mode de production. Or le système des castes a bien pour origine un système économique de type féodal. Le Code de Manou («Manusmirti»), rédigé vers le IIIe siècle après J-C. a disposé que les hommes se divisaient en 4 grandes castes d’importance décroissante selon une origine mythique : issus de la tête de la divinité, les Brahmanes se consacraient à l’étude, à l’enseignement et à l’accomplissement des sacrifices ; les Kshatriyas étaient des guerriers issus du bras divin ; les Vaishyas se consacraient à l’élevage, à l’agriculture et au commerce puisqu’ils étaient issus des jambes de la divinité. Enfin, puisqu’ils étaient issus des pieds de la divinité, les Shudras étaient destinés à servir tous les autres. On retrouve dans ce code les grandes divisions sociales de la féodalité occidentale (clergé, chevaliers, serfs) mais en Inde ces classes sont étanches, ce sont des castes. Le Code de Manou, ressemble au système «corporatiste» de Saint Thomas : issues des membres du corps divin, les castes doivent concourir ensemble au bien-être du tout, ce dernier se confondant avec les intérêts de la classe dominante.

En théorie, on ne peut ni préparer son repas ni le partager, ni boire un verre d’eau avec n’importe qui – même dans l’intimité familiale, souvent les femmes ne partagent pas le repas des hommes. Il existe en Inde un commerce particulier de préparation à domicile et de livraison de repas sur le lieu de travail à destination de ceux qui ne sauraient en aucun cas toucher un plat confectionné par un «impur» : la nourriture est enfermée dans un récipient hermétique, non pour éviter qu’elle se perde en route, mais pour empêcher qu’elle soit souillée par des «impurs» ! Ces tabous alimentaires se retrouvent chez les juifs et les musulmans qui ne mélangent pas leurs aliments avec ceux des «idolâtres» hindouistes tandis qu’ils gèrent en commun leurs abattoirs rituels. La ségrégation sociale n’est donc pas propre à la seule religion hindouiste, elle s’applique en Inde quelle que soit la religion des victimes ou des bénéficiaires. Ainsi, pour échapper au système des castes, des «dalits» se convertissent au catholicisme, particulièrement dans le sud de l’Inde.

Cependant, même en changeant de religion, ils sont toujours considérés par les autres comme des «Intouchables». L’Eglise catholique indienne elle-même n’échappe pas au système puisque les curés viennent des castes Brahmanes et méprisent leurs ouailles issues des basses castes. Ce mépris est d’ailleurs réciproque envers le clergé de la part des catholiques des castes inférieures. Catholiques et hindouistes des castes inférieures pratiquent en commun des rites particuliers – un culte à la Vierge Marie assez pittoresque – que les catholiques des autres castes ne pratiquent pas et que le clergé catholique désapprouve sans oser le condamner ouvertement.

Autre exemple : Monique Zetlaoui dans son livre «Shalom India» relate que les juifs de Mumbai que l’on appelle les «Béni Israël» occupent la caste des producteurs d’huile d’olive tandis que les juifs de Cochin – eux-mêmes divisés en deux sous-castes, les «Juifs Noirs» et les «Juifs Blancs», qui ne se mélangent pas – appartiennent à la caste des commerçants. Le même auteur, dans un ouvrage consacré aux Zoroastriens, constate que les Parsis, qui étaient autrefois agriculteurs dans l’Etat de Gujarat, sont maintenant des commerçants ou des industriels à Mumbai, tandis que les Iranis, qui sont aussi des Zoroastriens mais dont l’immigration en Inde est plus récente que celle des Par-sis, occupent la caste des boulangers. A l’instar des Parsis, célèbres pour la probité de leurs transactions, les boulangeries «Sassanides» sont réputées pour la qualité de leurs produits.

Le système des castes pollue également le mouvement syndical. Les directions syndicales sont largement (mais pas exclusivement) composées de Brahmanes tandis que la base reste majoritairement «dalit». Il faut cependant comprendre que cette hiérarchie, non conforme aux traditions du mouvement ouvrier, est fondée sur la recherche de l’efficacité : les syndiqués préfèrent confier leurs revendications à quelqu’un qui discutera d’égal à égal avec les patrons, plutôt qu’à l’un des leurs qui risquerait d’être méprisé. «La caste est essentiellement affaire de religion», écrivait Célestin Bougie en 1935. Certes, la religion hindouiste sacralise à l’extrême le caractère inégalitaire et la rigidité apparente de la société. Mais les autres religions lui emboîtent le pas, car toutes, sans exception, reproduisent les usages de la société. La responsabilité des religions est donc écrasante dans la pérennisation de l’Intouchabilité.

Comment agissent les organisations laïques ?

Gandhi, qui voulait effacer les conséquences du système des castes sans toucher à l’hindouisme, avait surnommé «Harijan» (littéralement «Enfants de Dieu») les Intouchables : on a vu à quels piètres résultats la compromission entre la politique et la religion a abouti. Et n’en déplaise à Max Weber, ceux qui font partie des castes inférieures considèrent leur situation comme une injustice qu’ils combattent par tous les moyens. Ils ne font guère preuve de résignation, bien au contraire, puisque dans les années 70, un groupe d’intellectuels a fondé les «Dalit Panthers» par référence au combat des Afro-américains pour leur émancipation. Depuis fort longtemps, il existe en Inde des organisations laïques, rationalistes, humanistes ou athées, et elles sont sans doute plus nombreuses et plus diversifiées qu’en France : ainsi le Dr Krishnasamy Veeramani est à la tête d’un réseau de 45 institutions (des cliniques et des dispensaires gratuits, des écoles et des associations de défense des droits, des bibliothèques, un musée, etc.) de New Delhi au Tamil Nadu. De même, Vikas Gora dirige de nombreuses institutions. Ces institutions laïques militent pour la mise en pratique des dispositions démocratiques contenues dans la législation parce que, selon le mot du juge Tarkunde, un militant laïque de Mumbai, «un Etat authentiquement laïque ne pouvait pas être créé seulement parla loi». En effet, on ne peut pas attendre que l’injustice sociale s’éteigne d’elle-même ou que le progrès social tombe du ciel, il faut agir pour faire appliquer les principes égalitaires et laïques inscrits dans la Constitution. Pour une part, l’action des laïques indiens ressemble à ce qui se passe en France : un combat permanent contre les subventions publiques accordées aux institutions religieuses et surtout aux pèlerinages, pour le respect de la Constitution. En Inde, cela signifie aussi la défense du droit de prêter serment sans faire référence à une religion.

Mais, et c’est là un trait particulier de la situation en Inde, les organisations laïques mènent surtout campagne contre le système des castes et ses conséquences. On sait que les représentants de l’IHEU à la Commission des Droits de l’Homme de Genève sont parvenus à faire inscrire la lutte contre la discrimination des «dalits» à l’ordre du jour de la Commission – ce fut une bataille de longue haleine mais qui a permis de remporter ce premier succès. Or ce succès serait sans lendemain s’il n’y avait pas d’action spécifique sur le terrain. Dans l’Etat d’Orissa par exemple, l’organisation que dirige Vikas Gora popularise les mariages civils par consentement mutuel des époux, sans référence à la caste et à la religion, et surtout sans dot avec une organisation spécifique (AMOFOI «Anti-caste Marriage and One-child Family Organisation of India»). De même, au plan scolaire, les laïques se battent pour que les administrations ne remplissent pas les rubriques «caste» et «religion» des formulaires d’inscription des élèves. Et dans un pays où la scolarité n’est ni gratuite ni obligatoire, la lutte contre l’obscurantisme passe aussi par la création d’écoles laïques privées – ce qui serait impensable en France où il existe des écoles publiques gratuites. Autre particularité, dans l’Etat de l’Andhra Pradesh, il a fallu intenter un procès pour obtenir l’inscription d’étudiants athées à l’université.

La lutte contre les pratiques superstitieuses et les gourous en tous genres occupe également en Inde une place particulière : il s’agit par exemple d’empêcher la prostitution «sacrée» des fillettes ou d’empêcher que des charlatans ne mettent en danger la vie de leurs concitoyens. C’est donc une lutte au quotidien, très «pratique» et très concrète, que mènent les organisations laïques indiennes, obligées d’occuper absolument tous les terrains de la vie sociale, depuis la santé publique, l’école laïque et l’éducation populaire, le mariage et la contraception volontaires, jusqu’aux organisations de donneurs d’organes, etc. En Inde, les conditions de vie sont telles qu’on ne peut pas se contenter de «dénoncer Mère Térésa» par exemple, il faut d’abord apporter des solutions concrètes à la population. Et il faut peut-être se rappeler que la Libre Pensée s’est construite en France au travers d’associations «pour les cérémonies civiles» (parrainage républicains, mariages et enterrements civils). Au-delà de la diversité des situations et des époques, on retrouve un combat commun pour les principes universels de l’émancipation sociale.

Sam AYACHE
La Raison n° 508

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