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Dialectique sans dogme ?

Robert Havemann (1910 – 1982)

En Septembre 1962, Robert Havemann, chimiste, philosophe et député de l’ex-RDA, avait fait sensation lors d’une conférence à Leipzig, en expliquant que le matérialisme dialectique, le vrai, pas celui enseigné par les Universités de Staline, permettait une réelle compréhension de la physique moderne, et en particulier de la mécanique quantique. Il avait ensuite, entre Octobre 1963 et Janvier 1964, développé ses idées lors de cours et de conférences publiques, dont les textes ont été publiés en Juin 1964 (en RFA) sous le titre « Dialectique sans dogme ? ». Mais il a fallu attendre 2013 pour que la traduction française voie le jour, sous la forme d’une brochure éditée par Jean-Pierre Fitoussi et Pascal Serman, brochure qui contient également quelques textes complémentaires.

Robert Havemann s’attaque d’abord à ce qu’il appelle le « matérialisme mécanique », ensemble de théories physiques qui, depuis Laplace, explique que l’univers est régi par des lois où le hasard n’a pas de place, et dont l’évolution ne dépend donc que des conditions initiales. Tout est ainsi écrit d’avance, y compris le comportement des hommes et les idées qu’ils peuvent exprimer. Nous serions dans une gigantesque mécanique infernale où tout ce que nous pourrions décider serait en fait déjà contenu dans les caractéristiques de notre galaxie lors de sa formation.

Cette question du rôle éventuel du hasard dans l’évolution de l’univers était en fait au centre des discussions entre les physiciens qui ont développé la mécanique quantique. Certains, comme Einstein, le refusaient. Ils voyaient dans les limites imposées par le principe d’incertitude de Heisenberg une lacune dans la théorie et cherchaient à la compléter par des « paramètres cachés ». Cette question n’a été tranchée qu’en 1975, avec l’expérience d’Alain Aspect à l’Institut d’Optique d’Orsay et elle a donné raison à la mécanique quantique et à ses prévisions probabilistes.

L’équation de Schrôdinger

La mécanique quantique a bouleversé sur de nombreux points les idées que les physiciens se faisaient sur le monde et sur les lois de la nature. En particulier, ses prévisions, basées sur l’équation de Schrôdinger, indiquent les résultats possibles d’une mesure en termes de probabilités. Avec les mêmes conditions initiales, divers résultats sont en général possibles, et dans les cas les plus simples on a pu répéter la même expérience de nombreuses fois et obtenir des séries de résultats en accord avec les probabilités indiquées. C’est le hasard qui, indépendamment de l’observateur, va décider dans chaque cas quel sera le résultat de la mesure parmi tous ceux qui sont possibles.

Havemann éclaire la dualité onde-corpuscule en montrant que le comportement ondulatoire des particules, parfaitement calculable, représente les évolutions possibles du système, alors que l’aspect corpusculaire, mis en évidence lors de la mesure, représente la solution choisie par la nature parmi celles qui sont possibles. La mesure faite par l’observateur oblige la nature à choisir l’une des solutions possibles. Havemann met ce fait en relation avec la dialectique de Hegel, et montre les similitudes avec la discussion sur hasard et nécessité. Rien n’est écrit à l’avance, et l’évolution précise de l’univers n’est pas prévisible. Il reste donc de la place pour l’intervention humaine, notamment dans révolution des sociétés.

Il revient également sur l’origine des concepts développés par l’homme pour décrire le monde qui l’entoure. Il montre que ces concepts ou ces abstractions, comme l’idée d’espace ou de temps, sont issus des interactions de l’homme avec la nature, dont il fait partie. Ses capacités sensorielles sont le résultat de ses besoins de survie. Le monde conceptualisé par l’homme n’a par exemple aucun rapport avec celui de la mouche ou de la taupe. Et Havemann donne quelques exemples, comme l’inégalité des perceptions de dimensions entre les objets verticaux ou horizontaux. Les théories physiques sont également le reflet de ces interactions, et sont tout naturellement issues de l’observation de phénomènes à notre échelle. Il n’est pas étonnant qu’elles aient été longtemps inadaptées à des échelles très différentes.

La morale en débat

Havemann aborde bien d’autres points, comme la question de la morale, qu’il présente comme issue de l’idéologie dominante dans une société donnée. Dans les sociétés inégalitaires, les groupes dominants doivent répandre auprès des groupes opprimés une idéologie de soumission qui préservera leurs privilèges. Dans une future société égalitaire, où les besoins seront satisfaits, cette idéologie devrait pouvoir disparaître. Soutenant le régime de la RDA, qu’il présente comme un régime socialiste conduisant au communisme, il a combattu les dérives bureaucratiques des pays de l’Est. Sur ces questions, longuement détaillées dans ses conférences, on peut remarquer ses objectifs réellement socialistes, qui lui ont valu de nombreux ennuis de la part des gouvernements en place, même si on peut rester dubitatif sur ses espoirs de socialisme confiné dans une seule partie du monde.

Robert Havemann a ouvert une voie très intéressante en conseillant aux scientifiques de ne pas fuir la philosophie, car ce faisant, ils sont victimes des philosophies existantes. Il les incite à comprendre et utiliser le matérialisme dialectique d’Engels, et à lire et étudier Hegel sans esprit dogmatique.

Quoi que l’on pense de ses propositions, la puissance de la réflexion menée par Havemann sur le plan de la philosophie des sciences, du matérialisme et de la raison, force le respect. On ne peut que recommander sa lecture, bien sûr à tous ceux qui se réclament du marxisme, mais plus largement à tous les matérialistes passionnés par la science, son histoire et sa méthode. Faire connaître ses travaux est œuvre utile.

Roger Lepeix et Jean-Sébastien Pierre, in La Raison n°599 – mars 2015

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