[:fr]La Libre Pensée en Belgique au XIXe siècle[:]


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La Libre Pensée en Belgique au XIXe siècle par Pol DEFOSSE

Dictionnaire historique de la laïcité en BelgiqueAu moment de l’indépendance en 1830, il n’existe pas de partis politiques structurés. Par contre, deux grandes tendances idéologiques, catholique et libérale, qui ne sont nullement homogènes, se partagent l’échiquier politique. Les catholiques sont divisés en deux grands courants : les ultramontains, proches du Vatican et les constitutionnalistes influencés par Lamennais ; les libéraux, héritiers des Lumières et des principes de la Révolution, sont également divisés en plusieurs tendances : les progressistes, les conservateurs ou doctrinaires et les orangistes favorables au roi des Pays-Bas Guillaume 1er (ceux-ci disparaîtront quelques années plus tard).

L’Unionisme (1830-1850)

Toutes ces tendances vont se retrouver au Congrès, une assemblée élue au suffrage censitaire et capacitaire, chargée de rédiger une loi fondamentale. Dans le domaine qui nous occupe ici, celui des relations entre l’Église catholique et l’État, les congressistes ont élaboré un savant compromis dont voici les points importants. Les catholiques obtiennent trois garanties à leurs yeux essentielles :

1° la liberté d’enseignement qui leur permettait de créer des écoles librement, ce dont ils ne se priveront pas ; 2° la prise en charge par l’État des salaires des prêtres, une juste compensation, justifiait l’épiscopat, à la perte des biens confisqués sous le régime français ; 3° l’indépendance totale de l’Église par rapport au pouvoir politique, ce qui signifiait l’abandon du concordat napoléonien resté d’application sous le régime hollandais (1815-1830).

Les libéraux obtiennent pour leur part que figure dans la constitution un Titre II, Des Belges et de leurs droits, qui énonce toutes les grandes libertés issues de 1789. Parmi celles-ci, l’article 14 proclamait : «la liberté des cultes, celle de leur exercice public, ainsi que la liberté de manifester ses opinions en toute matière sont garanties» et l’article 15 ajoutait : «Nul ne peut être contraint de concourir d’une manière quelconque aux actes et aux cérémonies d’un culte

Comment ces beaux principes allaient-ils être respectés par la suite ?

Dans un premier temps les libéraux, généralement croyants et pratiquants, et parfois membres de la loge, n’eurent pas leur attention suffisamment attirée par les manœuvres de l’Église qui, par le biais de l’enseignement, essayait de reconquérir la position privilégiée qui avait été la sienne sous l’Ancien Régime. Il y eut bien quelques signes avant-coureurs de tensions, notamment la fondation d’une université catholique proche de Rome en 1834 – aujourd’hui l’université catholique de Louvain/Leuven – à laquelle la franc-maçonnerie avait répondu par la fondation d’une université libre non confessionnelle – aujourd’hui l’Université Libre de Bruxelles (ULB) – ou encore la condamnation de la franc-maçonnerie et l’excommunication de ses membres dans une lettre épiscopale lue dans toutes les paroisses en janvier 1838 ; mais globalement, jusqu’au milieu du siècle, l’entente entre les deux tendances idéologiques était restée plus ou moins cordiale.

L’époque libérale : vers une laïcisation de la société civile (1850-1884)

La montée des idées socialistes (…), l’arrivée en Belgique de nombreux proscrits républicains (…), les progrès dans le domaine de la recherche scientifique (…) sont autant d’éléments qui amènent certains à s’interroger sur la notion de foi et à contester de plus en plus l’ingérence de l’Église dans les rouages de l’État.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer la dégradation des relations entre catholiques et libéraux à partir des années 1850 : la montée des idées socialistes, notamment du fouriérisme, la diffusion du positivisme, l’arrivée en Belgique de nombreux proscrits républicains qui fuient le régime autoritaire de Napoléon III (parmi eux Victor Hugo, Pierre Proudhon), les progrès dans le domaine de la recherche scientifique (le darwinisme) sans compter les outrances des ultramontains qui renforcent l’anticléricalisme, sont autant d’éléments qui amènent certains à s’interroger sur la notion de foi et à contester de plus en plus l’ingérence de l’Église dans les rouages de l’État. Dès cette époque va se poser une question qui sera la cause de profonds remous et qui aiguisera les passions : c’est celle des cimetières et des enterrements civils. Des prêtres n’admettaient pas que fussent enterrés en terre bénite ceux qui avaient refusé les secours de la religion ou une messe. Les dépouilles de ces «mécréants» étaient rejetées dans un coin du cimetière dit le «Coin des réprouvés» ou encore plus vulgairement le «Trou aux chiens». Le premier exemple signalé à Bruxelles, ce n’est sans doute pas un hasard, fut celui d’un proscrit d’origine française du nom de Dubief.

Afin d’assurer le droit reconnu par la constitution à la liberté de conscience et de garantir à ses membres des funérailles respectueuses de leurs volontés, des associations de libre pensée vont voir le jour à Bruxelles : «L’Affranchissement» en 1854, les «Solidaires» en 1857, toutes deux de tendance ouvrière et socialisante. En 1863, un éminent chimiste, professeur à l’ULB, Henri Berge, fonde la «Libre Pensée» de tendance bourgeoise. Dans le même temps, les libéraux qui sont au pouvoir, prennent plusieurs dispositions législatives de nature à limiter, voire à supprimer, le rôle et l’influence de l’Église dans la société (gestion des fondations charitables en 1859 et des bourses d’études en 1864, contrôle des fabriques d’Église en 1870). Bien entendu, dans ce débat de plus en plus tendu et polémique entre catholiques et libéraux, c’est la question de l’enseignement qui occupera la place prépondérante. Profitant de l’apathie des libéraux, les catholiques avaient tissé un fort réseau d’écoles primaires et secondaires. Une première réaction date de 1850 lorsque le gouvernement libéral créa plusieurs dizaines d’établissements secondaires où le cours de religion était banni (il sera ensuite rétabli avec possibilité de dispense). Une autre réaction fut celle de la Ville de Bruxelles en 1864. Gouvernée par une administration libérale comptant de nombreux francs-maçons, elle rompt le monopole tenu par l’Église en ce qui concerne l’enseignement des jeunes filles en créant une école laïque pour les «demoiselles» de la bourgeoisie. L’exemple sera suivi dans de nombreuses villes et communes du pays, principalement en Wallonie. En 1879, les libéraux remportent les élections. Le gouvernement de Walthère Frère-Orban, un liégeois, crée pour la première fois un ministère de l’Instruction publique dont le portefeuille est confié à Pierre Van Humbeeck, avocat et franc-maçon notoire. Sa mission était claire : laïciser l’enseignement. Les mesures qu’il prendra sont largement inspirées par des travaux en loge. Elles déclencheront une véritable guerre scolaire avec les catholiques qui condamnent les écoles «sans Dieu». Les tensions seront à ce point violentes qu’en 1880 le gouvernement libéral a rompu ses relations diplomatiques avec le Vatican.

La période catholique (1884-1914)

La politique libérale de laïcisation, alimentée par un anticléricalisme de plus en plus virulent, subira cependant un arrêt très net en 1884 avec un renversement de la majorité. Les catholiques reprennent les rênes du pouvoir qu’ils conserveront jusqu’à la déclaration de la guerre. Cette longue période de trente ans leur permettra de noyauter les centres administratifs de décision et de développer leur réseau scolaire tout en affaiblissant l’école publique. Les forces anticléricales, les associations de libre pensée, la franc-maçonnerie, les partis libéral – né en 1846 – et ouvrier belge créé en 1885, ne restent pas cependant inactifs.

Dans le domaine de l’enseignement, là où les libéraux et les socialistes sont au pouvoir dans les communes et les provinces, seuls ou en coalition, on voit naître et se développer, en vertu de la liberté d’enseignement, un réseau d’écoles non confessionnelles. Certains de ces établissements seront soutenus financièrement par la Ligue de l’enseignement qui avait vu le jour en 1864 à l’initiative de libéraux et professeur issus de l’ULB. Des associations de libre pensée de plus en plus nombreuses, profondément anticléricales, naissent dans les régions industrialisées du pays. Cette forte présence de la libre pensée en Belgique est reconnue au niveau international en 1880. C’est en effet cette année-là que se réunissent à Bruxelles des délégués de plusieurs pays venus d’Europe et d’Amérique pour fonder la «Fédération internationale des sociétés rationalistes» qui deviendra en 1936 l’Union mondiale des libres penseurs. Le lieu choisi pour cette réunion, prélude à d’autres assemblées qui se tiendront à Paris (1882) dans les locaux du Grand Orient de France rue Cadet, à

César de Paepe

César de Paepe

Amsterdam (1883), à Anvers en 1885 indique que la Belgique occupait dans le combat pour la libre pensée une position d’avant-garde reconnue. On peut citer à titre d’exemple l’action du médecin socialiste de tendance anarchiste, César De Paepe (1841-1890) qui, ayant constaté le comportement prosélyte des religieuses dans les hôpitaux bruxellois, organisait à son domicile, avec l’appui de la Libre pensée bruxelloise, des cours de formation d’infirmiers et d’infirmières laïques. C’est lors d’un congrès de la «Fédération nationale des sociétés de libre pensée» en 1890 que se concrétisa l’idée de fonder un orphelinat rationaliste sur le modèle de celui que dirigeait à Cempuis dans l’Oise, Paul Robin (1837-1912). L’établissement, première expérience pédagogique de ce genre en Belgique, était mixte et appliquait une méthodologie active, diversifiée, basée sur l’observation. Dans le pays de Charleroi, dès 1875 est fondée une «Fédération rationaliste» qui réunissait pas moins d’une centaine d’associations, certaines il est vrai éphémères, créées entre les années 1880 et 1910. Ces associations qui avaient pris, après son échec au début des années 1870, le relais de la première internationale, s’occupaient toujours des funérailles de ses membres, mais elles avaient rapidement étendu leur action à d’autres thèmes. Elles organisaient des conférences, des débats lors des élections, des cérémonies laïques d’accueil des nouveaux-nés, des fêtes de la jeunesse laïque auxquelles étaient conviés les enfants à l’âge de onze-douze ans, des cérémonies à l’occasion des mariages civils, etc. Incontestablement, les associations de libre pensée, par leurs actions multiples, ont largement contribué à la diffusion de la libre pensée parmi la population dans les zones industrielles, minières et sidérurgiques de Wallonie.

Il faut sans doute voir dans ce fait une explication du clivage idéologique actuel entre les deux Régions. La Flandre, excepté les zones anversoise et gantoise, auxquelles on peut ajouter quelques villes comme Courtrai, était restée très rurale et sous l’emprise du clergé ; les associations de libre pensée y étaient nettement moins présentes alors que la Wallonie, fortement industrialisée, était davantage pénétrée par les idées socialistes et l’anticléricalisme. Un autre fait annonçant l’avenir, mérite, selon moi, d’être souligné. Sur l’ensemble du territoire, les associations de libre pensée sont traversées par une divergence idéologique importante : les unes sont bourgeoises et libérales, les autres ouvrières et socialistes. Unies lorsqu’il s’agit de combattre le cléricalisme et de défendre l’enseignement, ces associations s’affrontent fréquemment sur les problèmes économiques et sociaux. À ce clivage qui a toujours rendu les coalitions entre libéraux et socialistes difficiles, voire impossibles, s’ajoute en Flandre un clivage linguistique : les associations bourgeoises usaient dans leurs réunions de la langue française tandis que les associations ouvrières usaient de la langue flamande. Ce clivage linguistique, révélateur d’un clivage social, ne fera que s’accentuer après le premier conflit mondial. Il annonce dans une certaine mesure les difficiles problèmes communautaires que nous connaissons aujourd’hui.

Pol Defosse, membre du Comité d’Action Laïque, a coordonné entre autres la rédaction du Dictionnaire historique de la laïcité en Belgique.

L’idée Libre n° 290 – 3e trimestre 2010

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