11 novembre : Au garde-à-vous, les neurones !   Recently updated !


« Les vrais vaincus de la guerre, ce sont les morts » Ernest Renan

Chaque année, aux alentours du 11 novembre, le même miracle se produit : le vocabulaire officiel sort de sa boîte, bien repassé, amidonné, prêt pour le défilé. « Devoir de mémoire », « fidélité », « engagement », « cohésion nationale », « sacrifice ». Cinq mots, un seul message, livré avec une régularité d’horloge suisse. On pourrait presque les imprimer sur un tampon et gagner du temps.

Notre chef de l’État, fidèle à la tradition, nous rappelle que cette journée porte une « double exigence, celle de la fidélité et celle de l’engagement ». Double exigence : on appréciera le sens de l’économie. Voilà une commémoration qui, au lieu de nous demander ce qui s’est passé, nous demande ce que nous allons faire pour elle. Fidèles, d’accord. Mais à quoi ? À qui ? Le texte ne le précise jamais, et c’est bien là son génie : une fidélité sans objet, c’est une fidélité sans limite.

Le verbe « donner », ou l’art de l’effacement

Savourons le mot « sacrifice », ce petit chef-d’œuvre de pressing moral. On ne dit plus que des hommes ont été conscrits, encadrés, punis, parfois fusillés pour l’exemple. On dit qu’ils « ont donné leur vie ». Donné ! Comme on donne un coup de main à un voisin, ou une pièce à un musicien de rue. Le verbe fait un ménage admirable : plus de conscription, plus de peur, plus de hiérarchie, plus de sergent derrière le dos. Reste un geste libre, presque élégant, comme si des millions d’hommes avaient, un beau matin, spontanément rempli un formulaire de don d’organes à l’échelle du continent.

Louis Barthas, tonnelier, caporal, simple témoin de cette grande générosité, était d’un autre avis. Pour lui, ces morts n’étaient pas des volontaires du sacrifice mais des martyrs malgré eux. On voit bien pourquoi on ne lui a pas confié la rédaction des discours officiels.

Et puis, joli tour de passe-passe, la formule opère une triple magie. D’abord, elle individualise : chacun a « donné sa vie », donc personne d’autre n’est responsable, surtout pas ceux qui avaient signé les ordres de mobilisation. Ensuite, elle sacralise : mourir pour la Nation devient le sommet de la vie civique, la mention très bien du citoyen. Enfin, elle dépolitise : plus un mot sur les intérêts économiques, les rivalités impériales, les alliances ou les marchands de canons. On parle d’honneur, de devoir, de mémoire. Les carnets de commandes des industriels, eux, sont priés de rester au vestiaire.

La cohésion, ou comment s’unir sans avoir été consulté

« Cohésion nationale » : voilà un concept qui sent bon la colle forte. Il suppose qu’il existerait un intérêt national unique, planant au-dessus des classes sociales, des salaires, des loyers et des conflits du travail, comme un grand parapluie bienveillant. Chacun s’y abrite, le patron comme l’ouvrier, le général comme le fantassin. Curieusement, le parapluie ne s’est jamais ouvert que dans un sens : en 1914, l’« Union sacrée » a surtout servi à faire taire les grévistes, les internationalistes et les antimilitaristes. On les a invités à la cohésion, c’est-à-dire à la fermer.

Les anciens combattants, eux, voulaient autre chose. Ils voulaient qu’on reconnaisse leur souffrance et qu’on évite de recommencer. Ils réclamaient, selon la formule de Bouthoul, une fête de la paix et une fête des morts, pas un salon de l’armement. Mais on ne gouverne pas avec des intentions aussi simples. Il fallait trouver mieux : transformer la mémoire en instrument de gouvernement.

Et le résultat est remarquable. On invoque les morts de 14-18 pour préparer les jeunes aux guerres de demain. On invoque la paix pour justifier le réarmement. On invoque la liberté pour envoyer des soldats loin de chez nous, comme au bon vieux temps des colonies, dont nous gardons la nostalgie sans oser le dire. Personne ne proclame plus « il faut mourir pour la patrie », ce serait vulgaire. On dit, avec davantage de tact : « il faut être prêt », « il faut se tenir debout », « il faut défendre nos valeurs ». Les valeurs, rappelons-le, sont ces choses qu’on défend d’autant plus volontiers qu’on a oublié de les définir.

L’école, nouveau champ de manœuvres

Karl Liebknecht avait prévenu, en 1907 : le militarisme a besoin de la jeunesse pour perpétuer ses crimes, c’est pourquoi il s’empare de l’école avant même de s’emparer du fusil. Plus d’un siècle plus tard, on peut dire que la Belgique a lu le message et en a tiré les conclusions… dans le mauvais sens.

Voici donc l’option « Aspirant·e aux métiers de la Défense, de la Prévention et de la Sécurité ». Remarquez le point médian : l’armée se féminise, se modernise, s’inclut. Elle garde toutefois ses bonnes vieilles habitudes : uniforme, lever des couleurs, hymne national, marche au pas. On avait promis de l’esprit critique à nos enfants, on leur livre un pas cadencé. Et le Service national volontaire, présenté comme un outil de « cohésion » et d’« engagement » : on retrouve nos cinq mots magiques. Jamais un vocabulaire n’aura si bien servi de passe-partout.

Pendant ce temps, l’enseignant se voit promu relais de la « culture de défense » : à lui de transmettre la mémoire officielle, bien rangée, sans trop de questions. On lui demandait d’apprendre à lire, à écrire et à compter ; on lui demande désormais, accessoirement, d’apprendre à saluer. Les syndicats d’enseignants, les élèves, les parents, les mouvements pédagogiques s’en émeuvent. Ils ont raison. Une école qui forme des futurs « engagés » au lieu de former des esprits libres, c’est une pépinière à képis.

Or une école n’a pas vocation à enseigner l’obéissance à un drapeau. Elle est là pour apprendre à penser, à douter, à comparer les discours, à reconnaître la propagande quand elle passe, y compris sous un joli costume. Ce qu’on apprend à saluer à douze ans, on risque de ne plus savoir le questionner à dix-huit. Autant le dire clairement : une école où l’on apprend d’abord à dire non vaut mieux qu’une école où l’on apprend à dire « présent » sans demander pourquoi.

On peut pleurer sans présenter les armes

Qu’on ne nous fasse pas dire ce que nous ne disons pas. On peut honorer les morts sans honorer la guerre. On peut respecter les soldats sans respecter les états-majors. On peut pleurer les victimes sans transformer leur douleur en appel aux armes. C’est même la seule manière honnête de s’en souvenir. Mais les discours patriotiques d’aujourd’hui font précisément l’inverse : ils utilisent les morts pour préparer les vivants, les anciens massacres pour justifier les armements futurs, la paix proclamée pour organiser la guerre possible. La pirouette est élégante, il faut le reconnaître. Il y a des spécialistes du saut périlleux qui n’ont pas cette souplesse.

Une mémoire fidèle aux anciens combattants serait une mémoire insoumise. Elle nommerait les fusillés pour l’exemple, les mutins, les objecteurs, les déserteurs, tous ceux qui ont refusé la haine entre les peuples. Elle rappellerait qu’aucun drapeau ne justifie l’assassinat organisé, et que la nation n’a pas le droit d’exiger la mort de ses enfants. Elle serait malheureusement moins photogénique : pas de fanfare, pas de couronnes, pas de ministre au garde-à-vous devant les caméras. On comprend que la version officielle lui préfère le défilé.

Le véritable hommage ne tient pas dans une sonnerie ni dans un discours sur la « fidélité ». Il tient dans le refus de préparer de nouveaux cimetières. Il tient aussi dans quelques choix budgétaires : de l’argent public pour les écoles, les hôpitaux, les salaires, les logements et la transition écologique, plutôt que pour les industries de la mort. Évidemment, c’est moins spectaculaire qu’un défilé de blindés ou le vol de F35. Mais c’est plus durable, et plus fidèle à ce que voulaient les survivants.

Le 11 novembre, mode d’emploi

Alors, que faire ce 11 novembre ? Garder le silence, c’est bien. Garder l’esprit éveillé, c’est mieux. Écouter les discours, bien sûr, mais avec le petit détecteur de slogans que nous avons tous en poche. Compter les occurrences de « fidélité », de « cohésion » et d’« engagement » ? le premier qui atteint la douzième gagne un tampon encreur. Se demander, chaque fois qu’on nous dit qu’un homme a « donné sa vie », qui la lui a réellement demandée.

Et, surtout, rappeler que le 11 novembre est ce que les anciens combattants ont voulu en faire ? une fête de la paix, un avertissement adressé à tous les pouvoirs. Pas un rituel de soumission, mais une leçon de liberté. Pas l’exaltation de ceux qui sont morts pour la patrie, mais la défense de ceux qui veulent vivre en paix.

Le reste n’est que garde-à-vous. ■