Les mosaïques du silence   Recently updated !


L’Église catholique aime les miracles. Celui qu’elle pratique le mieux reste toutefois la disparition des responsabilités : un prêtre accusé, une victime réduite au silence, un dossier classé, un supérieur muté — et, soudain, tout le monde retrouve la paix.

Le documentaire d’Arte, Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Église, d’Éric Quintin et Marie-Pierre Raimbault, vient troubler cette admirable mécanique. Il rappelle une évidence que l’institution s’est employée à enfouir sous des tonnes de liturgie : les victimes de prêtres prédateurs ne sont pas seulement des enfants. Des femmes aussi ont été agressées, violées et humiliées. Parmi elles, des religieuses, placées sous l’autorité directe d’hommes consacrés qui prétendaient parler au nom de Dieu.

Pendant des décennies, sur plusieurs continents, des prêtres ont utilisé leur pouvoir spirituel pour disposer du corps de ces femmes. Certains ont travesti la prédation en conseil pastoral, la contrainte en vocation, le viol en prétendue faiblesse humaine. Et quand une religieuse tombait enceinte, l’Église savait parfaitement quoi faire : exclure, faire avorter, faire taire. Quant au coupable, il pouvait compter sur la grande miséricorde administrative de l’institution : une mutation, un nouveau poste, une nouvelle paroisse. Le sacrement de la mobilité ecclésiastique, en somme.

Les alertes existaient pourtant. Dès les années 1990, des enquêtes documentaient ces crimes dans vingt-trois pays. En 2001, la presse révélait l’ampleur du scandale. Depuis, les papes se sont succédé, les commissions ont fleuri, les promesses de réforme ont été prononcées avec gravité. Mais l’omerta, elle, a conservé sa place dans le chœur, bien installée entre l’obéissance et la réputation de l’Église.

L’affaire Marko Rupnik résume cette hypocrisie avec une force presque théologique. Ce prêtre, artiste officiel du sacré, accusé par une vingtaine de femmes d’abus sexuels et psychologiques, a longtemps bénéficié de puissantes protections. Ses mosaïques décorent des lieux saints à travers le monde ; ses victimes, elles, ont dû lutter pour que leur parole franchisse les murs de l’institution.

À Lourdes, lors de la visite du pape Léon XIV, certaines œuvres de Rupnik ont été cachées. Quelle délicate attention : on ne répond pas aux accusations, on dissimule les mosaïques. L’Église ne renonce jamais à ses traditions ; elle préfère simplement couvrir les images plutôt que regarder les victimes. ■