Défense des libertés. En défense de la Palestine, du fleuve à la mer


Einstein s’opposait à la colonisation sioniste en Palestine et avait prédit la catastrophe actuelle.

Robin Philpot

Ses opinions sur Israël et le sionisme ont été dissimulées et déformées pendant des décennies.

Quelques semaines avant la création de l’État d’Israël, Shepard Rifkin, représentant new-yorkais du Stern Group, organisation paramilitaire sioniste fondée en Palestine mandataire, demanda que des représentants du groupe rencontrent Albert Einstein aux États-Unis, « la plus grande figure juive de l’époque », selon le journaliste I.F. Stone. La réponse d’Einstein fut sans équivoque : Si une véritable et définitive catastrophe devait s’abattre sur nous en Palestine, les premiers responsables en seraient les Britanniques, et les seconds, les organisations terroristes issues de nos propres rangs. Je ne veux voir personne associé à ces individus égarés et criminels.

Einstein disait que sa « vie était partagée entre les équations et la politique ». Pourtant, parmi ses biographes — ils sont des centaines — et dans les médias traditionnels, ses nombreux écrits politiques sur Israël et le sionisme ont été, au mieux, passés sous silence, au pire, complètement déformés, le présentant comme un partisan de l’État d’Israël.

Jusqu’à ce que feu Fred Jerome les retrouve, les fasse traduire (principalement de l’allemand) et les publie dans son ouvrage * Einstein on Israel and Zionism* .

Malheureusement, la première édition, parue chez un éditeur new-yorkais, fut tirée à un nombre très limité de exemplaires, ne bénéficia d’aucune promotion ni d’aucune adaptation en livre numérique, et fut rapidement épuisée. C’est pourquoi Baraka Books en a publié une nouvelle édition avec l’accord de Jocelyn Jerome, la veuve de l’auteur.

C’est en Allemagne, dans les années 1920, une époque marquée par un antisémitisme virulent et où la Théorie de la Relativité était qualifiée de « science juive », qu’Einstein fut attiré par le mouvement sioniste. Ce n’est qu’en 1914, à son arrivée en Allemagne, qu’il « découvrit pour la première fois qu’il était juif », une découverte qu’il attribua davantage aux « Gentils qu’aux Juifs ». Auparavant, il se considérait comme un être humain à part entière.

Il se qualifiait lui-même de « sioniste culturel », mais dès 1921, Kurt Blumenfeld, un militant sioniste envoyé pour recruter Einstein, mettait en garde Chaim Weizmann, le futur président d’Israël, au sujet du grand scientifique : Einstein, comme vous le savez, n’est pas sioniste, et je vous prie de ne pas tenter de le convertir ni de l’associer à notre organisation. … Einstein, qui penche pour le socialisme, se sent très concerné par la cause des travailleurs juifs… J’ai entendu dire… que vous attendez d’Einstein qu’il prononce des discours. Soyez très prudents à ce sujet. Einstein… dit souvent des choses par naïveté qui nous déplaisent.

Hormis la prétendue « naïveté » d’Einstein, Blumenfeld n’aurait pas pu mieux dire.

Einstein allait constituer un obstacle constant au projet sioniste de colonisation de la Palestine et de création de l’État d’Israël jusqu’à sa mort en 1955.

Voici quelques exemples des positions qu’il a prises.

Ses échanges avec Chaim Weizmann, le futur président d’Israël, illustrent l’importance d’Einstein pour les sionistes, mais surtout la divergence de leurs points de vue. Dans une lettre à Weizmann datée du 25 novembre 1929, il écrivait : Si nous ne sommes pas capables de trouver un moyen de coopérer sincèrement et de conclure des pactes honnêtes avec les Arabes, alors nous n’aurons rien appris au cours de nos deux mille ans de souffrance, et nous méritons le sort qui nous attend.

L’idée du « destin qui nous attend » revient souvent. En 1929, il semble avoir déjà pressenti que l’État-nation que les sionistes rêvaient de créer sans « coopération sincère ni accords honnêtes » avec leurs voisins palestiniens deviendrait ce qu’il est aujourd’hui : l’endroit le plus dangereux au monde pour les Juifs.

Quelques semaines plus tard, le 14 décembre 1929, il écrivait à Selig Brodetsky, de l’Organisation sioniste de Londres : « Je suis heureux que nous n’ayons aucun pouvoir. Si l’entêtement national se révèle suffisamment fort, alors nous nous entretuerons comme nous le méritons. »

Par ailleurs, Léon Simon, l’un de ses premiers éditeurs et traducteurs, a écrit : Le nationalisme du professeur Einstein ne tolère aucune forme d’agressivité ni de chauvinisme. À ses yeux, la domination juive sur arabe en Palestine, ou la perpétuation d’un état d’hostilité mutuelle entre les deux peuples, signifierait l’échec du sionisme.

Contrairement à la grande majorité des sionistes, le soutien d’Einstein à un possible « foyer national juif » — et non à un État — ne se limitait pas à la Palestine. Son engagement n’avait rien de religieux. Certains sionistes préconisaient la création d’un tel foyer en Chine, au Pérou ou à Birobidjan, en Union soviétique, mais en plein accord avec les autorités et les populations concernées. Einstein a soutenu ces mesures. Par exemple, à propos de la patrie juive de Birobidjan en Union soviétique après la Seconde Guerre mondiale, il a écrit : Il ne faut pas oublier que, durant ces années d’atroces persécutions contre le peuple juif, la Russie soviétique fut la seule grande nation à avoir sauvé des centaines de milliers de vies juives. L’initiative d’installer 30 000 orphelins de guerre juifs à Birobidjan et de leur assurer ainsi un avenir digne et heureux témoigne une fois de plus de l’humanité de la Russie envers notre peuple juif. En soutenant cette cause, nous contribuerons de manière significative au salut des derniers Juifs d’Europe.

Durant les années cruciales entre la fin de la guerre et sa mort en 1955, Einstein s’est exprimé avec force sur le projet d’État juif. Invité à témoigner devant la Commission d’enquête anglo-américaine sur la Palestine à Washington, en janvier 1946, il répondit sans équivoque à la question de la création d’un État d’Israël par opposition à celle d’une patrie culturelle : « Je n’ai jamais été favorable à un État. »

En mars 1947, IZ David, membre du groupe terroriste Irgun dirigé par Menahem Begin, lui envoya un questionnaire auquel il répondit de manière cinglante et claire :

Question : Quel est votre avis sur la création d’une Palestine nationale juive libre ?

Einstein : Un foyer national juif ? Oui. Une Palestine nationale juive ? Non. Je suis favorable à une Palestine libre et binationale à une date ultérieure, après un accord avec les Arabes.

Question : Quel est votre avis sur le partage de la Palestine et les propositions de Chaim Weizmann concernant ce partage ?

Einstein : Je suis contre la partition.

Sur la question de l’alliance entre l’impérialisme britannique et américain, Einstein ne se faisait aucune illusion : Il me semble que nos chers Américains calquent désormais leur politique étrangère sur le modèle allemand, puisqu’ils semblent avoir hérité de leur arrogance et de leur suffisance. Apparemment, ils veulent aussi prendre la relève de l’Angleterre. Ils refusent d’apprendre les uns des autres et tirent peu de leçons, même de leurs propres expériences douloureuses.

Ce qui leur a été inculqué dès leur plus jeune âge s’enracine plus profondément que l’expérience et la raison. Les Anglais en sont un autre bon exemple. Leurs méthodes archaïques d’oppression des masses, par l’instrumentalisation d’éléments sans scrupules issus de la haute société, leur coûteront bientôt tout leur empire, mais ils sont incapables de changer de tactique, qu’ils soient conservateurs ou socialistes. C’était exactement la même chose chez les Allemands. Tout cela serait bien beau, si ce n’était le sort tragique réservé aux personnes de bonne volonté et aux opprimés.

Quant aux prédécesseurs politiques du gouvernement actuel de Netanyahu, Einstein les a vivement critiqués, ainsi que leurs partis politiques, notamment dans le New York Times. Lorsque Menahem Begin est venu à New York fin 1948, Einstein, Hannah Arendt et d’autres intellectuels juifs américains ont publié une lettre dénonçant sa visite et l’organisation qu’il dirigeait, la qualifiant de « parti politique très proche, par son organisation, ses méthodes, sa philosophie politique et son attrait social, des partis nazi et fasciste ». Ils ont notamment cité en exemple le massacre de 240 hommes, femmes et enfants dans le village palestinien de Deir Yassin.

Einstein répéta cette accusation jusqu’à sa mort en 1955 : « Ces gens sont nazis dans leurs pensées et leurs actes. » Quiconque tient de tels propos aujourd’hui dans les médias grand public est immédiatement qualifié d’antisémite et mis sur liste noire.

Il est de notoriété publique qu’à la mort de Chaim Weizmann en 1952, le Premier ministre israélien proposa la présidence d’Israël à Albert Einstein. Ce qui est moins connu, en revanche, c’est la raison invoquée par Einstein pour justifier son refus : « Je serais obligé de dire au peuple israélien des choses qu’il ne voudrait pas entendre. » On connaît encore moins la déclaration de Ben Gourion : « Dites-moi ce que je dois faire s’il accepte ! Je n’avais pas d’autre choix que de lui proposer le poste, mais s’il accepte, nous aurons de sérieux problèmes. »

Des centaines, voire des milliers de personnes sont accusées d’antisémitisme ou licenciées pour avoir osé critiquer l’État d’Israël, le qualifier d’État d’apartheid et dénoncer Einstein était encore parmi nous, il manifesterait à leurs côtés.

13 mai 2026
Robin Philpot

Robin Philpot est l’éditeur de Baraka Books. Toutes les citations sont extraites de la nouvelle édition enrichie d’Einstein sur Israël et le sionisme (septembre 2024) de Fred Jerome.

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