Magnificat humanitas : Encyclique high-tech, doctrine vintage   Recently updated !


Capture d’écran : Le pape Leon XIV signe « Magnifica humanitas », la première encyclique de son pontificat. – REUTERS.

Derrière l’algorithme, le catéchisme

Un an après son arrivée sur le trône d’un certain Pierre, Léon XIV livre sa première encyclique. Immédiatement, quelques commentateurs enthousiastes y voient un texte « progressiste », presque audacieux. Il faut dire qu’évoquer l’intelligence artificielle en soutane suffit aujourd’hui à passer pour visionnaire. Mais à lire le document, l’effet de modernité s’évapore rapidement : sous le vernis numérique, c’est une vieille mécanique idéologique qui se remet en marche.1

Car enfin, que nous dit ce texte présenté comme tourné vers l’avenir ? Que le monde va mal, que la guerre n’est pas souhaitable, que les pauvres méritent qu’on s’occupe d’eux, et que les nouvelles technologies doivent être utilisées « pour le bien ». Difficile de faire plus consensuel sans tomber dans le truisme. L’encyclique ressemble moins à une boussole pour le XXIe siècle qu’à un recyclage bien appliqué de positions séculaires.

Le pape s’inquiète néanmoins d’un phénomène bien réel : la montée en puissance d’acteurs privés transnationaux, notamment dans le numérique, face à des États affaiblis. Mais là encore, la critique reste prudemment théorique. On s’alarme du pouvoir des géants technologiques tout en s’entourant, de près ou de loin, de leurs représentants les plus influents. Une inquiétude soigneusement calibrée, qui ne risque pas de froisser grand monde.

La véritable clé du texte se trouve ailleurs, dans la revendication explicite de l’héritage de Léon XIII et de sa célèbre encyclique Rerum novarum (Choses nouvelles), laquelle stipule : « Les deux classes sont par la nature destinée à s’unir harmonieusement dans un parfait équilibre : elles ont un impérieux besoin l’une de l’autre. Il ne peut y avoir de capital sans travail ni de travail sans capital. » car « Le premier principe à mettre en avant c’est que l’homme doit accepter cette nécessité de sa nature qui rend impossible, dans la société civile, l’élévation de tous au même niveau. Sans doute, c’est là ce que se poursuivent les socialistes, mais contre la nature, tous les efforts sont vains. ». Traduction : retour à la troisième voie du corporatisme, ce compromis historique censé éviter à la fois la brutalité du capitalisme et les dangers du socialisme, qui servira de modèle à Mussolini, Franco, Salazar. Sur le papier, l’équilibre est élégant. Dans les faits, il se traduit par une même obsession : contenir toute tentative de remise en cause radicale de l’ordre social par des organisations ouvrières indépendantes.

Léon XIV ne déroge pas à la règle, il est la continuité. Il célèbre la « coopération » entre travailleurs et employeurs, appelle à une « responsabilité partagée », et promeut une harmonie sociale où chacun trouverait sa place. Une vision presque bucolique des relations de travail, dans laquelle les conflits deviennent des malentendus et les rapports de force, de simples divergences à apaiser autour d’une table. Les syndicats, eux, sont invités à devenir de sages « corps intermédiaires », bien intégrés, bien raisonnables, et surtout peu turbulents. Bref subsidiaires de l’Etat soumis bien évidemment à des élites morales catholiques.

Cette doctrine sociale de l’Église, qui invoque avec gravité la « responsabilité partagée dans les tensions et les divergences » et érige la « coopération » en vertu cardinale, a au moins le mérite d’offrir une justification élégante à l’intégration de certains appareils syndicaux dans l’ordre établi. La lutte des classes, elle, semble reléguée au rang de vestige encombrant, dont il conviendrait de se défaire au nom de la maturité collective.

On ne peut dès lors qu’apprécier la cohérence de certaines directions syndicales : renoncer à mobiliser, s’en tenir à des compromis sans relief et investir avec zèle les cadres de concertation et à coécrire des textes remettant en cause des acquis sociaux. L’appel de certaines directions au gouvernement, demandant à se retrouver dans un « cadre commun », en est l’illustration presque exemplaire. Sous les atours du dialogue et de la responsabilité, se dessine une pratique du syndicalisme qui, à force de ne pas vouloir déranger le pouvoir, finit par s’y conformer — quitte à transformer la défense des salariés en un exercice d’accompagnement du pouvoir.

Pour donner une assise théorique à cet ensemble, l’encyclique mobilise les grands classiques : bien commun (notion d’origine théologique), subsidiarité, destination universelle des biens. L’ensemble produit une impression d’équilibre savant, jusqu’à ce qu’on s’arrête sur les détails. Car défendre à la fois la propriété privée et l’idée que tout appartient à tous relève moins du miracle théologique que de la gymnastique conceptuelle. Mais qu’importe : le vocabulaire est suffisamment noble pour désamorcer les contradictions.

Quant à l’intelligence artificielle (IA), censée être le clou du spectacle, elle donne lieu à une analyse d’une prudence exemplaire. L’IA, nous explique-t-on, n’est ni bonne ni mauvaise : tout dépend de son usage. Une révélation. On redoute les fake news, on appelle à l’éthique, on met en garde contre les excès. Bref, on enfonce des portes ouvertes avec une gravité pontificale. Ceux qui attendaient une réflexion incisive sur les enjeux économiques et politiques du numérique resteront sur leur faim.

Mais le passage le plus habile réside sans doute dans la manière dont les responsabilités sont distribuées. Face aux désordres du monde, nul besoin de chercher des causes structurelles : « nous sommes tous responsables », les patrons peuvent dormir tranquille. Une formule élégante, qui présente l’avantage de mettre sur le même plan les puissants et ceux qui subissent leur pouvoir. Tout le monde est coupable, donc personne ne l’est vraiment.

Enfin, l’encyclique se conclut sans surprise sur un rappel de l’ambition de l’Église : « influencer la vie sociale et nationale », réaffirme le rôle de la religion dans la sphère publique. Non pas seulement éclairer les consciences, mais orienter les sociétés. Cette position confirme que, malgré les évolutions de contexte, l’Église entend continuer à jouer un rôle normatif dans l’organisation des sociétés. Une constance, là encore, plus qu’une nouveauté.

Au fond, le véritable tour de force de ce texte est ailleurs. Il parvient à se faire passer pour moderne en parlant d’algorithmes, tout en recyclant des schémas de pensée vieux de plus d’un siècle. Une encyclique qui regarde vers l’avenir, certes — mais avec un rétroviseur solidement fixé au Moyen Âge et au XIXe siècle. Quant au « progressisme » salué par certains, il relève peut-être moins de l’analyse que de l’enthousiasme automatique dès qu’un pape prononce le mot « numérique ». L. Lemonnier

Note :

  1. Pour une analyse approfondie nous renvoyons le lecteur à l’article de Christian Eyschen : Alleluia l’encyclique nouvelle est arrivée!