[:fr] Petite histoire de la caricature de dieu[:]


[:fr]

(1) Klenck, 1871

La crise autour des caricatures de Mahomet a rappelé que la caricature des religions était chose peu banale, surtout quand elles deviennent un enjeu politique. Il faut savoir qu’avant l’Islam, le christianisme a longtemps interdit toute représentation des divinités. Les premiers chrétiens refusaient par exemple le baptême aux artistes et aux «faiseurs d’idoles». Iconoclastes et iconolâtres se sont affrontés pendant des siècles sur cette question et ce n’est que lors du second concile de Nicée, en 787, que l’Église découvre enfin dans l’image un véritable moyen de propagande.

Éradiquer le paganisme

Pourquoi cette réticence à propos de l’image ? Derrière les prises de positions théologiques se cachaient des enjeux bien terrestres. La nouvelle Église se réclamant de Jésus, en s’affirmant seule «vraie» religion, s’était donnée pour mission d’éradiquer le paganisme. Pour ce faire, les chrétiens détruisaient les temples et les idoles païennes, quand ils ne s’en prenaient pas physiquement aux personnes. Il fallait présenter un discours cohérent : les fausses religions vénèrent des représentations de faux dieux ; nous, porteurs de la vraie foi, adorons, par nos prières, «Le» véritable dieu, et pas une reproduction de son image, «création» purement humaine et donc sacrilège.

Le bas clergé et les fidèles firent pression, et gagnèrent donc le droit de peindre, sculpter, graver, enluminer l’Ancien et le Nouveau Testament. L’imagerie religieuse devient dès lors une véritable machine à (dé)former les esprits. Plus tard un réformé comme Calvin dénoncera de nouveau l’iconolâtrie du catholicisme… Les cisterciens banniront de leur côté toute représentation, pour ne garder, dans leurs églises, que des vitraux «aniconiques». C’était sans doute pour mieux laisser passer la Lumière !

La Bible et ses représentations ont fortement imprégné les consciences médiévales. Dès la Renaissance, mais surtout à partir du XVIIIe siècle, les philosophes, et notamment Voltaire, tentent de contrecarrer l’hégémonie religieuse, fondée sur une lecture littérale des Ecritures. La critique, au XIXe siècle devient rationaliste : au nom de la science, on rejette le carcan de la Bible. Mais on puise aussi aux sources de la satire. Dans la tradition de Rabelais, les auteurs, grâce à la dérision, popularisent un regard blasphématoire sur le divin. L’athéisme tout au long du siècle, se renforce et s’affirme. Si les élites, même «avancées», restent pour la plupart déistes ou spiritualistes, dans les milieux militants et populaires s’affirme une véritable guerre contre la religion, synonyme de résignation à subir les misères terrestres.

Dieu n’intimide plus

(2) Pilotell

 

A partir de la Commune de Paris, la caricature, jusque-là strictement anticléricale quand les circonstances le lui permettaient, devient véritablement impie. Dieu n’intimide plus certains dessinateurs. En fait, la caricature républicaine, tout au long du siècle a préparé le terrain. Suite aux bouleversements idéologiques et culturels générés par la Révolution française, les dessinateurs utilisent parfois la métaphore religieuse pour attaquer leurs adversaires politiques. Traviès, en 1834, dans une gravure intitulée «Le Festin de Balthazar», attaque Louis Philippe. Reprenant une légende tirée du livre de Daniel, le dessinateur présente un festin mouvementé lors duquel une main mystérieuse écrit (normalement sur un mur) à même un nuage, «Ça n’durera pas toujours», reflétant l’espoir des républicains de voir changer le régime. En effet, selon la Bible, à la suite de ce festin, le roi Balthazar meurt et son royaume s’écroule.

Dans les périodes où la censure se relâche, les métaphores bibliques se multiplient. Notons que ces images ne visent pas vraiment à ridiculiser le dogme. Elles fonctionnent comme n’importe quelle autre métaphore. Néanmoins, sous couvert de caricatures politiques, le recours à la Bible comme source d’inspiration traduit une baisse du respect social à l’égard des textes «sacrés». Le détournement des Écritures, qui depuis la période révolutionnaire subissent une forme de laïcisation progressive (par le truchement du regard historiographique notamment), n’est plus considéré comme sacrilège, bien que leur critique directe reste encore vécue comme blasphématoire. L’émancipation vis-à-vis du sacré prend, tout au long du XIXe siècle, des chemins sinueux !

(3) Alfred Le Petit, 1881

Les premières représentations satiriques de Dieu datent de 1871. Sous la Commune de Paris on décrète la séparation de l’Église et de l’État. Il se diffuse alors une intense production de caricatures. Le dessinateur Klenck, dans une série intitulée «La Calotte», qui compte plusieurs numéros, propose un portrait de Dieu, puis s’en prend à saint Pierre. Dieu a pris l’apparence d’un vieil homme dont les poches sont bourrées d’actions de chemin de fer. Armé de sa canne, il déambule «rue du Paradis», un chapeau sur la tête prolongé d’une auréole.

La Commune a attiré à elle un certain nombre d’artistes, dont le plus fameux fut Courbet. Pilotell, lui, est caricaturiste. Lors de l’insurrection, il devient délégué aux Beaux-Arts et commissaire de police. Il voue une haine profonde aux Versaillais, fermement soutenus par l’Église. Pilotell hait la religion, au point de produire plusieurs gravures sur le sujet, éditées en recueil plusieurs années après à Londres, où il a fuit la répression versaillaise, ayant été condamné à mort par contumace en 1874.

Sous son burin acide, il fustige le « dieu pétroleur », retournant l’accusation portée par les anti-communards aux révoltés. Dieu arrose Sodome pour y mettre le feu… Une autre gravure montre différentes statuettes de dieux sur une sorte de présentoir. Toutes les « grandes » religions y sont représentées. Et la légende indique : « Si dieu existait, il faudrait l’exécuter »

L’explosion de la caricature anticléricale

(4) Les Corbeaux

Ces dessins, isolés, annoncent l’explosion de la caricature anticléricale après les succès républicains de la fin des années 1870. En fait, le dessin satirique, mu par un puissant mouvement libre penseur, s’en prend dorénavant non seulement aux jésuites, au clergé, mais aussi aux dogmes, à l’Ancien et au Nouveau Testament. Il se publie alors de véritables parodies illustrées des textes «sacrés» aux titres édifiants : Bible farce, Bible comique, Bible pour rire, Bible amusante, Vie de ]ésus comique, etc. La presse la plus radicale (La République anti-cléricale, Les Corbeaux, La Calotte, etc.), participe elle aussi à cet élan démystificateur.

Tous les ouvrages illustrés visant les «saintes» Écritures depuis les années 1880 font preuve de nuances sensibles. Les auteurs proposent soit des bibles visuelles, c’est-à-dire composées de grandes illustrations légendées, soit de parodies textuelles où l’image, sous forme de vignettes de taille modeste, fonctionne comme un agrément comique secondaire. Parfois, le texte, très ancien, est réédité avec des illustrations récentes. Plusieurs décennies peuvent séparer l’un de l’autre.

(5) Pépin, 1884

Pour désacraliser les personnages bibliques, les dessinateurs transposent leur parodie dans le temps présent. L’anachronisme fonctionne comme un effet comique : Caïn tue Abel à coup de fusil, Joseph chevauche un vélo pour aller en Égypte avec sa petite famille ; pour son ascension, Jésus pratique le ballon dirigeable. Le décor et les personnages, se veulent tout autant contemporain des auteurs. Lucifer devient «Lucy-Ferry».

Les personnages saints sont malmenés par les dessinateurs qui puisent dans le trivial la force du dénigrement. L’écrivain libre penseur s’adresse à «Bon papa Dieu» ou «Papa Sabaoth». Le dessinateur, lui, multiplie les allusions licencieuses visuelles pour égayer le lecteur. Dieu est présenté nu, seulement drapé de sa longue barbe blanche. Il dort dans la paille comme dans un dessin des Corbeaux, bercé par un doux rêve. Et puis le voilà qui s’étire, baille bruyamment après avoir dormi une éternité. Pourquoi se décide-t-il soudain à créer le monde ? Pour un auteur, c’est sa conscience qui le tance et le somme de se réveiller. D’autres imaginent un Dieu voulant rompre avec l’ennui produit par cette torpeur éternelle… Dieu lève alors une jambe et crée l’atmosphère dans un long pet…

 

Une humanisation du sacré

(6) Le Grelot

Dans le Nouveau Testament c’est assurément la virginité de Marie qui donne le plus à rire. Jésus et les apôtres semblent sales, leurs visages déformés, les voilà transformés en «apaches» sortis tout droit des bas-fonds des débuts du XXe siècle. La caricature s’ingénie à «trahir» les corps. Postures dégradantes (Dieu semble parfois déféquer…), saleté, bouches édentées, visages traversés de spasmes évocateurs de désordres moraux. La caricature, en fait, humanise le sacré et le rend dérisoire.

Les «héros» de la Bible sont-ils les seuls touchés ? La plus grande partie des caricatures focalisent sur le dogme catholique. En France, les dessinateurs attaquent la religion dominante, celle qui opprime et qui, par son clergé, enrégimente la vie sociale. Néanmoins, d’autres dieux peuvent être visés.

(7) Affiche censurée en Allemagne

Après la crise autour des caricatures de Mahomet, le lecteur se demande sûrement si à l’origine, l’image satirique impie visait ce symbole de la religion musulmane. En fait, du fait de tensions autour de la question d’Orient, des caricatures d’Allah sont diffusées, surtout autour de 1914. Mais déjà en 1876, le journal Le Grelot s’amuse d’un Paradis de Mahomet affichant «complet». En 1904, dans un numéro de l’Assiette au Beurre intitulé «Religions», le dessinateur Kupka dessine de belles planches sur le dieu des juifs, celui des catholiques, les dieux africains, indiens, et bien sûr Allah (ou le prophète, le titre et la légende étant assez ambigus). Le dessinateur reproche à toutes les religions leur violence, la culpabilisation dont elles accablent les § hommes.

La caricature des dieux, à la fin du XIXe siècle, vise le blasphème. Les auteurs se veulent provocateurs, et cherchent non seulement à ridiculiser l’objet des croyances et dénigrer les idoles, mais en plus à faire la démonstration que les dieux sont faibles. En effet, selon l’Ancien Testament, le blasphème est puni par la mort. Las ! les caricaturistes se portent bien, merci pour eux ! C’est donc l’Église qui doit, en recourant à des méthodes toutes terrestres (l’Inquisition au Moyen-Age, la loi et les pressions ensuite), défendre Dieu et son image. Mais à la fin du XIXe siècle, le mouvement anticlérical est si puissant que l’Église ne parvient pas à empêcher ces attaques. Par contre, au siècle suivant, alors que les gouvernements reviennent sur bien des aspects de la loi de séparation de 1905 déjà bien modérée, les Églises se font plus exigeantes. Elles réclament le respect pour les croyances, pour l’irrationnel ! Et pas seulement en France ! En Allemagne dans les années 1980, un dessin représentant un curé agitant une marionnette de Dieu vaut, par exemple, des poursuites à leurs auteurs.

La caricature permettait à la fin du XIXe siècle à tout un milieu de crier son désir d’émancipation, de rejeter la tutelle de la religion, en utilisant le rire et la dérision.

 

Guillaume DOIZY
La Raison n° 510 ; pp 30-32

Guillaume Doizy, coauteur avec Jean-Bernard Lalaux de « A bas la calotte ! La caricature anticléricale et la séparation des Églises et de l’État, » Éditions Alternatives, 270 illustrations, 29 euros.

___________________________

(1) Une des premières caricatures de Dieu. Dessin de Klenck, 1871.
(2) Dessin de Pilotell, communard et caricaturiste. Toutes les religions se valent. Pilotell brocarde le « Dieu des chrétiens », et Dieu, « dernière création de la bêtise humaine ». La légende indique décidément si Dieu existait il faudrait l’exécuter »
(3) Dieu doit rectifier sa création à plusieurs reprises en détruisant notamment les premières humanités par le déluge. Le voilà donc avec un bonnet d’âne de mauvais élève !Dessin d’Alfred Le Petit, 1881.
(4) Carte postale diffusée par le journal Les Corbeaux. Joseph écoute le ventre de la « Vierge ». Il entend l’enfant lui dire « allez, allez ! T’es pas mon père’ !». Joseph est le roi des cocus,
ceint d’une belle robe à carreaux et de cornes immenses !
(5) Anachronisme : il semble que Jésus ait été un précurseur en matière technologique puisqu’il aurai, selon cette image, utilisé un parapluie pour son ascension. Étonnement garanti des apôtres. Dessin de Pépin, 1884
(6) Caricature diffusée à Fribourg en Allemagne en 1981, interdite. L’affiche demande, « Qui a peur du grand méchant Dieu ? »
(7) Dans les années 1880 le Grelot n’hésite pas à s’amuser du « paradis de Mahomet » qui affiche « complet », au vu des appétissantes créatures réservées aux heureux « élus ».

 

 

[:]