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Vers la République sociale

Benoit Sarrazin

 

Alors même que la défiance envers un système capitaliste néo-libéral, prompt à révéler ses faiblesses et ses limites dans la résolution de ses propres crises, ne cesse de marquer l’opinion jusque dans des bastions qui lui étaient assez naturellement acquis, l’idéal républicain peine à convaincre la majorité des Belges du bon sens politique et social que son avènement pourrait leur accorder. Au-delà des susceptibilités, purement traditionalistes et relativement isolées, qui voient dans la sauvegarde de la monarchie constitutionnelle belge l’expression d’un folklore désuet à défendre au nom d’une sympathie bigote pour la figure paternaliste du roi Philippe (ainsi que son clan), d’un patriotisme dépassé ou de l’acception classique construite pour refuser toutes formes de débat: « De toute façon le roi n’a presque plus aucun pouvoir! », l’hypothèse d’une transition vers un régime républicain en Belgique s’oppose à un double argumentaire.J. Jaurès

Le modèle français, premier bourreau de l’idée républicaine réelle

Le premier, largement répandu, souffre d’un exercice de comparaison regrettable avec la forme de République voisine, celle de la France et de son régime présidentialiste. Difficile en effet de trouver dans le régime français actuel l’expression d’une quelconque forme de souveraineté nationale réelle nettement plus marquée que dans la Belgique monarchique ou qui serait, du moins, plus ou moins fidèle aux idéaux révolutionnaires de 1789 au point que certains observateurs n’hésitent plus à qualifier – à juste titre – le régime français de « monarchie républicaine ». Cette constatation faite, la transformation d’un État monarchique moderne en État républicain serait dès lors pour beaucoup une entreprise laborieuse d’une inutilité flagrante voire réactionnaire. Au mieux, les franges les plus progressistes du paysage politique et de l’opinion s’accordent, quant à elles, à penser que l’idée républicaine belge pourrait être une option envisageable, dans le sens où elle marque un progrès démocratique dans la suppression de toutes formes d’hérédité quant au choix d’un des dirigeants de ce pays. Cependant toutes ces forces tendent malheureusement à ranger un tel projet – ne serait-ce qu’un projet de proposition concrète et crédible – dans la catégorie des questions subsidiaires car moins à même de nourrir et de renforcer leur combat ultime dans l’aplanissement des inégalités socio-économiques générées par le marché. Erreur et double erreur! Car s’il serait réducteur et malvenu de condamner la République à la seule forme imposée en France en 1958 par le Général De Gaulle avec sa nouvelle Constitution qui en a sérieusement éludé les contours et les valeurs, ne pas vouloir considérer le renouvellement politique et l’ouverture à une conception plus renforcée de l’égalité politique et de la représentation populaire et collective comme une étape essentielle, sinon nécessaire, au processus de réduction des inégalités économiques et sociales serait de l’ordre d’un aveuglement ou d’un déni coupable.

Viscéralement internationaliste, l’idée républicaine en Belgique peut se comprendre et s’affirmer par rapport à l’expérience française dont le privilège d’en avoir été, à la fin du XVIIIe siècle, le berceau de son expression moderne ne lui a pas empêché, tout au long de son histoire contemporaine, d’en freiner la course et l’accomplissement. La compréhension de cette histoire peut ainsi nous permettre d’appréhender avec plus de recul un modèle républicain français qui n’en utilise que le jargon pour mieux s’éloigner de ses aspirations fondamentales et originelles chaque fois que l’actualité le permet (le recours à l’alinéa 49-3 de la Constitution française par le gouvernement de Manuel Valls, pourtant « socialiste », étant le dernier exemple en date) mais peut nous permettre également d’envisager les moyens de l’améliorer et de l’étendre. A ce titre des projets visant à l’établissement d’une Assemblée constituante pour l’instauration d’une nouvelle Constitution plus progressive fleurissent en France depuis quelques mois même s’il est encore difficile d’en évaluer la teneur, la faisabilité et les contours.

La lutte permanente entre les intérêts de la bourgeoisie et les aspirations républicaines au XIXe siècle

Théoricien républicain de premier ordre et précurseur dans l’idée que la lutte contre les inégalités socio-économiques et la disparition des classes sociales ne pouvaient se départir du renforcement de l’expression démocratique d’une nation qui se retrouverait dans une République sociale, Jean Jaurès fait un constat à la fin du XIXe siècle qui est encore criant de vérité et malheureusement pas moins d’actualité. Pour lui c’est l’affrontement régulier « de la bourgeoisie et du peuple », tapissé de méfiance et d’intérêts économiques divergents, qui a entrainé la domination de l’une sur l’autre dans le monde du travail d’une part mais également dans la confiscation systématique du modèle républicain censé détruire à terme les relations d’inégalité et les antagonismes largement au service de la bourgeoisie capitaliste. Ainsi affirme-t-il que « depuis le demi-avortement de la Révolution française, c’est la classe bourgeoise et capitaliste qui domine l’État » afin de permettre que le régime républicain « à son service » lui assure « une prépondérance effective ». Dans le XIXe siècle français marqué par les révolutions contre les régimes despotiques, la bourgeoisie a toujours pris garde d’utiliser le peuple dans ses soulèvements tout en évitant soigneusement de laisser à ses revendications une expression politique concrète une fois le régime précédent renversé. « Après 1830, la bourgeoisie arrache ou plutôt dérobe au peuple le bénéfice de la Révolution de Juillet » préférant au retour de l’idéal républicain la solution intermédiaire de la monarchie constitutionnelle, la Monarchie de Juillet de Louis-Philippe, cadre politique plus à même de favoriser et défendre la liberté d’entreprise chère à la classe bourgeoise tout en lui assurant la sécurité qu’elle ne soit pas mise en péril par les aspirations trop égalitaires – et donc trop dangereuses – du peuple. Mais, paré de son « héritage révolutionnaire libéral » qui lui accordait une certaine crédibilité face à la nation, Louis-Philippe n’hésite pas à le faire voler en éclat dix-huit ans plus tard en adoptant une politique répressive et réactionnaire face aux revendications populaires d’élargissement du corps électoral par la diminution du cens. Dès lors, pour Jean Jaurès, « 1848 est la revanche passagère de la démocratie contre l’oligarchie, du travail qui cherche sa voie contre le capital; mais bientôt la bourgeoisie effrayée s’ouvre à la réaction et le peuple découragé s’affaisse sous la dictature », c’est l’échec de la IIe République. En effet, la fermeture des ateliers nationaux, symbole de la fraternisation républicaine de la Révolution de 1848, et la répression sanglante de l’insurrection parisienne que celle-ci provoque par le gouvernement bourgeois conservateur en juin 1848 détruit l’esprit révolutionnaire en renforçant la peur sociale. Sans le savoir la bourgeoisie prépare alors un terreau propice pour les aspirations despotiques de Louis-Napoléon Bonaparte qui prendra le pouvoir par un coup d’État le 2 décembre 1851. Dans la chronologie des évènements contemporains, les exemples ne manquent pas pour illustrer les multiples tentatives contrariées d’établissement d’un régime social et fraternel dans l’élan de la Première République de 1792, à l’image de la célèbre Commune de Paris de 1871 matée dans le sang par les troupes d’Adolphe Thiers, deuxième président réactionnaire de la IIIe République dont l’esprit républicain n’avait d’égal que ses idéaux démocratiques. Ainsi pour Jaurès « c’est au début de la IIIe République, sous un jour blême et sanglant d’aurore un combat fratricide entre deux classes hostiles qui se heurtent sans cesse sous l’unité apparente ou au moins incomplète de la nation ». La nouvelle République française de 1871, dont les premières actions furent de réprimer durement les mouvements qui tendaient à l’expression absolue des élans libéraux et égalitaires avec la complicité des puissances européennes monarchiques largement hostiles à la « gangrène révolutionnaire » de 1789, était née autant de la contrainte que de la défaite. Ainsi, loin d’être l’expression d’un idéal et après avoir passé les premières années turbulentes qui la mettaient régulièrement en péril pour assurer à ses propres dirigeants conservateurs le retour inespéré à un régime monarchiste, la République bourgeoise enterra les idéaux de 1792 dans sa propre longévité, réussissant même à faire de son modèle colonialiste et guerrier le modèle de référence de République héritière de la Révolution française de 1789 en s’en accaparant les symboles. Quelques références républicaines fortes comme l’instruction laïque gratuite et obligatoire en 1882 ou la séparation de l’Église et de l’État en 1905 allaient dans le sens de l’esprit républicain et révolutionnaire originel mais ceci pour mieux contrer les assauts des forces obscurantistes et réactionnaires qui remettaient en cause la légitimité du régime.

Le souvenir entretenu de la Terreur révolutionnaire

Ainsi va l’histoire de la République française depuis la Révolution, dénaturée par l’enchainement des contraintes et des contrariétés qui n’avaient que pour but de freiner les aspirations égalitaires des précurseurs de 1789 – pourtant projet initial des révolutionnaires républicains – pour mieux servir les intérêts d’une classe bourgeoise qui ne voyait dans l’instrument politique que l’outil de ses propres profils. Dans la lignée, il n’est donc pas étonnant de voir un militaire comme le Général De Gaulle, qui ne s’est jamais farouchement revendiqué comme républicain convaincu et admirateur de Napoléon III, pondre en 1958 une Constitution à sa mesure à une époque où il semblait de bon goût de gouverner au dessus des partis à défaut de pouvoir entamer une carrière de dictateur. Sous le prétexte de la reconstruction nationale et avec l’aval bienveillant des marchés, la Ve République et son pouvoir excessivement centré autour d’un président-chef élu au suffrage universel direct ne s’est jamais autant rapproché d’un modèle de monarchie constitutionnelle, piétinant au passage la représentation nationale en adoubant un système d’élection à deux tours qui lui gardait bien de devoir avoir à faire à d’autres partis politiques que ceux qui se voulaient les garants d’un système capitaliste qui n’acceptait aucune alternative. Difficile d’y retrouver ici un quelconque lien avec les références républicaines de 1789 qui s’affirmèrent de manière concrète avec l’établissement du Comité de Salut Public de 1792 et le Directoire jusqu’en 1799. Lors de cette Première République, l’aspiration vers l’égalité absolue, la démocratie directe et la justice sociale dans un régime qui tendait à annihiler les conflits et les privilèges de classe prit pour la première – et seule – fois son expression la plus concrète autour de la forme nouvelle et universelle de la République. Son tort, surtout aux yeux de ses détracteurs, fut cependant d’évoluer dans un contexte de violences profondes et multiples à une période marquée par de profonds bouleversements et une époque d’instabilité telle que la France n’en avait que très rarement connue dans son histoire. Pressée par les forces contre-révolutionnaires à l’extérieur (guerre contre la Première Coalition entre 1792 et 1797) aussi bien qu’à l’intérieur du pays (guerre de Vendée entre 1793 et 1796), le régime de Maximilien de Robespierre, fraîchement installé après l’échec de la monarchie constitutionnelle (1789-1792) choisi à la base par la bourgeoisie révolutionnaire pour protéger ses intérêts, navigua dans un contexte de terreur et de répression qui lui fut longuement défavorable. En effet – et souvent en minimisant un contexte de violences largement partagées par les différents camps – l’image de la République souffrit pendant longtemps de l’amalgame avec l’épisode de la Terreur, période troublée d’exécutions massives au début de la Première République. Argument largement décliné par les oppositions bourgeoises émancipées, le caractère violent – et donc chaotique – assimilé à l’idée d’un retour d’une république sociale fut systématiquement évoqué lorsque la possibilité d’un établissement d’un tel régime était proposé. Les régimes autoritaires, monarchiques ou napoléoniens, ont largement fait part de leurs aspirations belliqueuses au XIXe siècle tout autant que les Républiques bourgeoises depuis 1870. Tous ont d’ailleurs, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, fait de la violence un des moteurs fédérateurs de la société à travers la glorification des armées ainsi que l’entretien dévot du souvenir des grandes victoires militaires et de la frustration patriotique des défaites. Pourtant l’épisode de la Terreur ne fut jamais plus analysé que derrière le prisme d’un dysfonctionnement de la République, comme si la violence chaotique était la conséquence naturelle d’une véritable émancipation sociale et républicaine. En 2015, peu sont encore à accorder du crédit à cet argument récurrent de l’instabilité républicaine. L’idée du « révolutionnarisme instable » français, héritée du XIXe siècle, continue cependant à altérer les jugements de ceux qui voient dans les propositions de la gauche réellement socialiste et progressiste les germes de la violence quand ils se refusent pourtant de les reconnaître dans le fonctionnement d’un système économique capitaliste néo-libéral qui creuse les antagonismes sociaux au nom de la sacro-sainte concurrence commerciale. En 1893 déjà, s’adressant à la Chambre au gouvernement français de l’époque, Jean Jaurès faisait remarquer à ces néo-républicains « l’intolérable contradiction » qui existait entre l’ordre économique et l’ordre politique de la République bourgeoise. En effet, pour le socialiste, « dans l’ordre politique la nation est souveraine et elle a brisé toutes les oligarchies du passé; dans l’ordre économique la nation est soumise a beaucoup de ces oligarchies » rendant caduque l’idée de réelle souveraineté nationale tant que le salarié était condamné à être « réduit à une sorte de servage ». A l’heure où la crise du modèle néo-libéral ne cesse de prouver le peu d’adéquation que celui-ci entretient avec l’idée du bien-être commun, la question de la République sociale reste donc chaudement pertinente d’autant qu’elle n’a jamais été justement autant à même de pouvoir opposer à cette idée de violence économique et de violence sociale l’expression absolue de la démocratie.

Liberté, égalité, représentativité

Contrairement à une monarchie quelle qu’elle soit, la République possède la faculté hautement avantageuse de ne pas être figée dans le temps. Son modèle, son apparence, son fonctionnement évoluent continuellement, dans un souci d’efficacité et de bonne représentativité, au rythme des sociétés et des aspirations. Parce qu’elle est la Res Publica, c’est-à-dire la « chose publique » partagée par le plus grand nombre, elle épouse les formes et les contours du peuple qu’elle incarne. C’est la raison pour laquelle il est difficile de définir un seul et simple modèle de République sociale qui serait ainsi une matrice sur laquelle pourraient se reposer l’ensemble des nations du monde. La République belge n’est pas la République française dans le sens où la société belge n’est pas la société française. Elle se verra être la représentation politique et institutionnelle d’une société complexe, diversifiée et traversée par de multiples courants culturels. Mais comme les sociétés se transforment avec le temps et que les courants culturels évoluent avec l’enchainement des générations, il est ainsi primordial qu’un régime représentatif puisse évoluer dans le même sens, la même direction et le même temps s’il tient à rester efficace. Au peuple ensuite de définir les règles de fonctionnement et les modules de représentation selon les aspirations du plus grand nombre, selon l’unique souveraineté qui se doit d’être légitime au XXIe siècle. La tâche n’est pas ardue si on prend réellement le temps de prendre en compte les aspirations et les revendications populaires sans les perdre ou les dénaturer dans un système de représentation électoral complexe et exclusif, fermé à une partie de la société et dont l’avis de la majorité se veut une règle et non l’avis du plus grand nombre. C’est la raison pour laquelle un changement radical des institutions belges et du système électoral est nécessaire aujourd’hui pour amorcer les réflexions quant à la résorption des crises sociales et économiques qui gangrènent le pays depuis quelques années. Ce combat c’est celui du socialisme réel selon Jean Jaurès, celui qui transforme les républiques bourgeoises et les monarchies parlementaires modernes en républiques sociales. En affirmant que « le socialisme est à ce point un mouvement profond et nécessaire, qu’il sort si évidemment, si puissamment de toutes les institutions républicaines, laïques, démocratiques », Jaurès confirme une réalité qui est encore d’actualité aujourd’hui: l’œuvre républicaine n’est pas une nouveauté ou une révolution, elle est l’évolution naturelle des aspirations des peuples vers un idéal qui a éclos en 1789 et s’est affirmé régulièrement, de manière parcellaire, tout au long du XIXe et du XXe siècle. La République sociale ne remplace rien, elle cherche simplement à affirmer que le bout du chemin n’est pas celui que les démocrates européens cherchent à assimiler avec les régimes tièdes actuels mais bien celui qui était, dès le départ, le projet des premiers républicains du XVIIIe siècle: faire en sorte que « l’État républicain » soit « l’expression et l’organe de la volonté commune et de l’intérêt public » et non celui de « certaines classes ». Pour Jean Jaurès, la concrétisation d’un idéal en réalité politique passe par un double effort, celui de la construction d’une société plus juste et égalitaire contre « l’œuvre rétrograde » des « oligarchies capitalistes » et celui du renforcement d’une instruction qui puisse offrir à tous les membres de la société les armes intellectuelles et la conscience collective nécessaires au bon fonctionnement d’un régime républicain qui fait « de tous les citoyens, y compris les salariés, une assemblée de rois » d’où puisse réellement émaner « les lois et les gouvernements ». Car si « la pensée est la respiration de l’homme », pour le socialiste français, « l’égalité intellectuelle de tous les citoyens rendra plus flagrante et plus intenable leur inégalité sociale ».

Alors même que la défiance envers un système capitaliste néo-libéral, prompt à révéler ses faiblesses et ses limites dans la résolution de ses propres crises, ne cesse de marquer l’opinion jusque dans des bastions qui lui étaient assez naturellement acquis, le chemin vers l’expression la plus aboutie de la liberté et de l’égalité sociale passe immanquablement par la responsabilisation de chacun et l’application réelle de la souveraineté nationale et populaire. Voilà, sans aucun doute, l’essence de la République sociale.

Benoit Sarrazin

2014

Sources: – Jean JAURES, « Vous avez interrompu la vieille chanson », discours à la Chambre des Députés, le 21 novembre 1893. – Jean JAURES, « Plutôt l’anarchie que le despotisme », dans La Revue socialiste, mars 1895 à mai 1896. Document PDF : Vers la République sociale 1

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