[:fr] Années 1960 : Malcolm X et la lutte des Noirs aux États-Unis. Un texte du leader noir américain[:]


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« Ce n’est pas l’Américain blanc qui est raciste, c’est l’atmosphère politique, sociale et économique qui nourrit le racisme. »

«Les incidents se multipliaient tout au long du “long été brûlant” de 19641 et on m’accusait sans cesse d’“inciter les Noirs à la révolte”, à la “violence”. On m’appelait “le Noir en colère numéro un”. Je ne désavouais pas ce titre. “Malcolm X veut armer les Noirs !”, titrèrent aussitôt les journaux. Eh bien ! j’estime que quiconque se laisse brutaliser sans rien faire pour se défendre est un criminel. Si c’est ainsi qu’on interprète la philosophie chrétienne, si c’est cela qu’enseigne Gandhi, alors je dirai que ce sont là des doctrines criminelles. Dans tous mes discours, j’essayais de clarifier ma nouvelle position à l’égard des Blancs, mais les journalistes préféraient que mon nom demeure synonyme de violence. Je suis pour la violence si la non-violence ne nous conduit qu’à ajourner indéfiniment la solution du problème noir, sous prétexte d’éviter la violence.

Je suis contre la non-violence2 si elle signifie le renvoi de la solution aux calendes grecques. Si, pour faire reconnaître ses droits d’être humain, le Noir américain n’a de recours qu’à la violence, alors je suis pour la violence, comme le seraient, et vous le savez très bien, les Irlandais, les Polonais ou les Juifs qui feraient l’objet d’une discrimination flagrante. Je serais, comme eux, pour la violence, quelles qu’en soient les conséquences et quelles qu’en soient les victimes

(…).

La “coexistence pacifique” ! Encore un slogan qui vient facilement aux lèvres des Blancs ! Très bien ! Mais, en réalité, qu’ont-ils fait ? À travers toute l’histoire, ils ont brandi l’étendard du christianisme… et porté dans l’autre main l’épée et le fusil.

Pourtant, ce n’est pas l’Américain blanc qui est raciste, c’est l’atmosphère politique, sociale et économique qui nourrit le racisme. L’homme blanc n’est donc pas congénitalement mauvais, c’est la société américaine raciste qui le pousse à commettre des crimes diaboliques. Cette société produit, nourrit, un état d’esprit qui favorise l’épanouissement des instincts les plus bas, les plus vils

(…).

En Amérique, la campagne électorale battait son plein. Les agences de presse américaines me téléphonaient pour me demander si je préférais Johnson ou Goldwater3. Je répondais que, du point de vue du Noir américain, ils ne valaient pas mieux l’un que l’autre. Johnson est un renard, et Goldwater un loup. En Amérique, les “conservateurs” disent : “Que les niggers restent à leur place” ; et les “libéraux” disent : “Que les Noirs restent à leur place, mais feignons de leur consentir quelques petits avantages, faisons-les marcher à coups de promesses.”

Il s’agit, pour le Noir, de choisir lequel, du renard ou du loup, va le manger. Je n’avais pas plus de sympathie pour Goldwater que pour Johnson, à ceci près que, dans l’antre du loup, au moins, je sais exactement où j’en suis. Le hurlement du loup me maintient en état d’alerte, tandis que le renard, avec ses ruses, risque d’endormir mes soupçons. Johnson, c’est le renard type : quand il devint président, grâce à l’assassinat de Dallas, la première personne qu’il appela auprès de lui fut Richard Russell, de Géorgie. Johnson déclarait à qui voulait l’entendre que les droits civiques étaient “une question morale”, mais son meilleur ami, Richard Russell, sudiste raciste, menait l’opposition contre les “droits civiques”.

Avec Goldwater, au moins, les Noirs auraient su qu’ils avaient affaire à un loup authentique. Johnson, lui, est un renard qui les aura à moitié digérés avant même qu’ils n’aient compris ce qui leur arrive (…).

Que chacun travaille de son côté, œuvrant dans le même sens.” Voilà ce que je réponds aux Blancs sincères. “Nous tiendrons nos camarades blancs en haute estime. Nous reconnaîtrons leur mérite, nous le crierons sur les toits. Mais nous militerons parmi les nôtres, car seuls des Noirs peuvent montrer à des Noirs comment se débrouiller tout seuls. En travaillant séparément, Blancs et Noirs travailleront ensemble.”

Depuis que je suis devenu un leader, en quelque sorte, des Noirs américains, chaque nouvelle offensive, chaque nouvelle contre-attaque de l’homme blanc m’a rassuré : plus il m’attaquait, plus j’étais sûr d’être sur la bonne voie et d’œuvrer dans l’intérêt des Noirs. En défendant ses positions, le raciste blanc me certifiait que j’offrais à l’homme noir quelque chose de valable. » Malcolm X, Autobiographie, éditions Grasset.

Traduction française : Anne Guérin

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(1) Pendant plusieurs étés successifs des années 1960, de violentes émeutes eurent lieu dans les quartiers noirs de grandes villes américaines, notamment Chicago et New York.

(2) Le pasteur Martin Luther King était le principal partisan de la non-violence au sein de la communauté noire américaine de l’époque. Il fut également assassiné, en 1968.

(3) Après l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy en 1963, Lindon Johnson était devenu président des États-Unis et se représenta en 1964 sous l’étiquette démocrate, contre le républicain Barry Goldwater.

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