[:fr]Extrait de « LA RELIGION EST UNE IMPOSTURE »[:]


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LA RELIGION EST UNE IMPOSTURE

de Yvon Quiniou

« Pour moi le germe de la dérive religieuse est dans le texte lui même.
Toute religion est porteuse de son fondamentalisme ».

Y. Quiniou

Y. Quiniou

De tout ce qui précède – sur le plan d’une critique directement philosophique de la religion à la lumière de la raison, comme sur celui d’une explication critique de celle-ci ayant, peu ou prou, une ambition scientifique – il résulte, si l’on veut être honnête et ne pas se rendre coupable de ces multiples « sortes d’insincérités et de bassesses intellectuelles » suscitées par ce sujet (comme le fait remarquer Freud), que la religion est bien une imposture intellectuelle, morale et politique telle que notre sous-titre l’annonçait. Imposture : ce qui prétend apporter aux hommes quelque chose qu’i1 ne leur apporte pas et donc qui les trompe, fût-ce involontairement ou inconsciemment, sur la base « d’allégations mensongères ou de fausses apparences » (Larousse). Or, dans ces trois domaines, la religion ment, sans qu’il s’agisse d’un mensonge délibéré puisqu’elle est entièrement prise dans son propre mensonge.

Intellectuellement, elle n’apporte pas la vérité qu’elle prétend apporter: soit qu’elle ait dit le faux sur le monde que la science connaît et qu’elle seule peut connaître, soit qu’elle ait prétendu connaître ce qui est hors de toute connaissance possible, une réalité métaphysique dont nous savons depuis Kant et après des siècles d’illusion, y compris philosophique, dans ce domaine, que nous ne pouvons rien en savoir et que, par conséquent, le concept de vérité appliqué aux propositions qui portent sur cette réalité n’a pas de sens ; soit, enfin, qu’ayant reconnu que le savoir n’a pas de place ici (après deux millénaires de prétendue « science théologique ») et l’ayant remplacé parfois par le concept de foi ou de croyance, elle a continué à parler de vérité à ce propos – et même de vérité suprême, dépassant toutes les autres vérités particulières par son éminence et son rôle de fondement -, affirmant toujours la détenir sur ce mode, alors que la foi ou la croyance n’est pas la possession d’une vérité mais la prétention subjective de la posséder, la croyance donc, seulement, en sa possession (ce qui n’est pas pareil que sa possession). Elle devrait, par définition, s’accompagner d’un doute réflexif minimal (« je crois, mais il se pourrait que je me trompe ») et d’une modestie dans l’affirmation publique de ce qu’elle énonce : quand on croit, on doit savoir qu’on croit et qu’on ne sait pas, donc ne pas croire et faire croire qu’on sait. Or, aucun des textes officiels de l’Église catholique que j’ai pu lire ne manifeste la moindre trace de cette modestie qui devrait s’imposer à elle et le même dogmatisme qu’autrefois, fut-il transformé, se manifeste dans la foi d’Église, celle qui est proprement religieuse. Il  y a pourtant là, dans cette modestie que l’on est en droit d’exiger, ce que l’on pourrait appeler avec Bouveresse une « éthique [minimale] de la croyance » que les Églises ne respectent pas. Et comme je l’ai indiqué dans mon introduction, on assiste même depuis le début du XXème siècle, et surtout dans la dernière période, à une nouvelle intrusion inadmissible de la religion dans la science, essentiellement dans le domaine de la théorie de l’évolution : non seulement avec l’affirmation d’un créationnisme littéral tiré de la Bible prétendant être prouvé empiriquement contre toute évidence scientifiquement informée, mais avec un créationnisme plus subtil, l’intelligent design, affirmant que l’évolution est régie par un « dessein intelligent », lequel se présente non comme une position religieuse mais comme une position scientifique seule à même de résoudre les difficultés éventuelles de la théorie de l’évolution sur son terrain propre !

Mais curieusement, on assiste à la même offensive sur le terrain de la physique contemporaine où l’on voit des penseurs spiritualistes et, en réalité, chrétiens, affirmer à nouveau (car la chose avait déjà été dite et critiquée par Lénine au début du XXème siècle) que la matière aurait « disparu » et que sa « spiritualisation » par  la microphysique moderne prouverait son origine divine, voire la présence de Dieu en elle: elle serait divine Décidément, l’opposition de la religion à la science – fortement dénoncée par Renan au XIXème siècle et par Russell au siècle – XXème demeure et interdit de faire de la religion, comme elle le prétend, un facteur et un vecteur de vérité et, a fortiori, un titulaire de la vérité sur le monde et l’homme.

Moralement, on ne peut pas plus lui faire confiance. Les interdits soi-disant moraux qu’elle a énoncés dans de nombreux domaines consistaient, on l’a vu avec Nietzsche en particulier, à empiéter sur des domaines de la vie individuelle qui ne  relèvent pas de la morale mais de l’éthique et à charger cette vie, dans plusieurs de ses aspects, d’un poids de culpabilité individuelle inadmissible, au point de nous faire un devoir de renoncer à la vie sensible ou, comme l’a dit William James, « d’une certaine façon [de] mourir à la vie naturelle avant de pouvoir entrer dans la vie éternelle ». Et le moralisme qu’elle a professé apparaît paradoxalement, quand on le considère rétrospectivement, comme proprement immoral parce qu’il porte atteinte à l’homme lui-même, à son épanouissement concret personnel. Par ailleurs, ce que nous en avons dit, en nous appuyant en particulier sur les philosophes des Lumières, confirme complètement ce jugement de Bertrand Russell dans son livre Pourquoi je ne suis pas chrétien : « La religion chrétienne, telle qu’elle est organisée dans les Églises, a été et est encore l’ennemi principal du progrès moral dans le monde. » Et il précise même, dans Science et religion, que « la science a prôné la diminution des souffrances, tandis que la théologie a encouragé la sauvagerie naturelle de l’homme. La diffusion de la mentalité scientifique, par opposition à la mentalité théologique, a incontestablement amélioré jusqu’ici la condition humaine.» Cela n’empêche pas de retenir quelque chose de positif de la religion, comme certains philosophes l’ont fait tout en la critiquant massivement (j’y reviendrai pour finir) et cela interdit d’en faire un bilan exclusivement négatif. Mais, pour reprendre avec précision l’accusation de Russell, le bilan de la religion, chrétienne ou pas, « telle qu’elle est organisée dans les Églises », est négatif; seule, dans le camp des progressistes, une complaisance politicienne à l’égard du pouvoir institutionnel que la religion constitue peut amener à le nier.

Extrait de la conclusion de Critique de la religion – une imposture morale intellectuelle et politique, Éditions : La ville brûle, 2014 de Yvon Quiniou

Émission de France Culture Peut-on encore critiquer la religion ?
20.11.2014

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