Frères de tranchées : vivre et laisser vivre


Fraternisations, refus de tuer et responsabilité des hiérarchies militaires

Publié à la fin de l’année 2005, Frères de tranchées. Vivre et laisser vivre réunit les travaux de Marc Ferro, Malcolm Brown, Rémy Cazals et Olaf Müller sur les fraternisations, les trêves informelles et les refus de combattre pendant la Première Guerre mondiale. L’ouvrage ne se limite pas à commémorer la trêve de Noël 1914 : il restitue la présence durable, dans les tranchées, d’un esprit pacifiste et d’une conscience morale que les États-majors ont cherché à briser par la discipline, la terreur judiciaire et l’envoi répété des soldats vers la mort. Il invite ainsi à renverser la perspective habituelle : les véritables responsables du carnage ne furent pas les combattants qui hésitèrent à tuer et ou qui refusèrent de tuer, mais les hiérarchies militaires et politiques qui les contraignirent à le faire.

Une histoire comparée des refus de la guerre

Le livre adopte une démarche résolument comparatiste. Rémy Cazals étudie le cas français, Malcolm Brown le camp britannique, Olaf Müller les fronts allemands et Marc Ferro l’espace russo-soviétique. Cette répartition évite de réduire les fraternisations à un épisode français ou à une simple anecdote de Noël. Elle montre au contraire que le refus de tuer, la recherche de contacts avec l’ennemi et la contestation de la poursuite des hostilités traversèrent plusieurs armées et plusieurs fronts.

Les auteurs s’appuient sur une masse considérable de témoignages, notamment des lettres envoyées aux familles. Ces sources font entendre la voix de soldats placés dans la boue, sous les bombardements, dans l’attente d’offensives qu’ils savaient souvent meurtrières. Elles révèlent que la fraternisation ne relevait pas de la naïveté, mais d’une lucidité tragique : derrière les uniformes se trouvaient des hommes soumis aux mêmes ordres, aux mêmes peurs et aux mêmes conditions de survie dégradée.

Le silence imposé sur les fraternisations

Les fraternisations ont longtemps constitué un sujet tabou, en particulier en France. Admettre que des soldats avaient échangé avec l’ennemi, partagé du tabac, chanté ou enterré ensemble leurs morts revenait à démentir la figure de l’ennemi absolu, barbare et inhumain, nécessaire à la mobilisation nationale. Les hiérarchies militaires y voyaient une menace directe contre la cohésion des troupes et contre la légitimité de la guerre elle-même.

Cette répression mémorielle ne doit pas être séparée de la répression matérielle. Les fraternisations contredisaient l’ordre militaire parce qu’elles réintroduisaient de l’humanité dans un système fondé sur la déshumanisation de l’adversaire. Elles rappelaient que le « Boche », le « Fritz » ou l’« Allemand » n’était pas une abstraction belliqueuse, mais un paysan, un ouvrier, un père ou un jeune homme arraché à sa vie et jeté dans les tranchées par les mêmes logiques de mobilisation.

Des trêves à la grève de la guerre

L’ouvrage distingue les trêves ponctuelles de ce que les auteurs nomment la « grève de la guerre ». Les trêves de Noël de 1914 et 1915 s’inscrivent d’abord dans des formes anciennes de suspension des hostilités. Elles pouvaient être tolérées par certains officiers, car elles ne remettaient pas immédiatement en cause la poursuite du conflit. Mais elles ouvraient néanmoins une brèche : elles prouvaient que la guerre n’était pas une fatalité naturelle et que l’obéissance pouvait être suspendue.

La « grève de la guerre » va plus loin. Des soldats refusent de monter à l’assaut, multiplient les prétextes, tirent volontairement au-dessus des tranchées ou cherchent à éviter de tuer. Ces comportements ne traduisent pas une absence de courage ; ils expriment souvent un courage différent, celui de résister à un ordre jugé criminel. Loin d’être des cas isolés, ces refus annoncent les mutineries de 1917 et révèlent une contestation sourde mais profonde de la boucherie organisée par les états-majors.

La responsabilité écrasante des états-majors

Il faut ici nommer sans détour la responsabilité des hiérarchies militaires. Des centaines de milliers de soldats furent envoyés à la mort dans des offensives frontales, répétitives et souvent dépourvues de proportion entre les objectifs annoncés et les pertes subies. Les états-majors ont traité la vie des combattants comme une variable d’ajustement, sacrifiant des générations entières à des conceptions rigides de la discipline, de l’honneur et de la victoire.

Cette criminalité administrative et militaire s’est doublée d’une violence judiciaire. Les conseils de guerre ont cherché à qualifier de « fuite devant l’ennemi » des actes qui relevaient en réalité du refus de participer au massacre. Fraterniser, refuser de monter à l’assaut ou exprimer son épuisement n’était pas fuir : c’était souvent refuser de tuer ou de se faire tuer pour des objectifs que les soldats ne partageaient pas. Les fusillades pour l’exemple furent ainsi un instrument de terreur destiné à restaurer, par la peur, une obéissance que la conscience des combattants ne garantissait plus.

L’affaire du soldat Bersot, condamné pour avoir refusé de porter le pantalon souillé d’un mort, illustre l’absurdité et la cruauté de cette machine répressive. Le refus d’un objet associé à la mort devient un « crime militaire ». Cette logique montre qu’il ne s’agissait pas seulement de maintenir la discipline, mais d’écraser toute manifestation de sensibilité humaine susceptible de faire obstacle à la poursuite des opérations.

Jaurès, Liebknecht et les premières victimes

L’esprit pacifiste existait avant même les tranchées, et ses défenseurs furent parmi les premières victimes de la guerre. Jean Jaurès, assassiné le 31 juillet 1914, à la veille de l’engrenage général, incarnait la tentative socialiste et internationale d’empêcher le conflit par la solidarité entre les peuples et le refus de la mobilisation nationaliste. Sa mort symbolise l’élimination politique de ceux qui voulaient arrêter la guerre avant qu’elle ne commence.

Karl Liebknecht, opposant dès 1914 au vote des crédits de guerre et à la capitulation des dirigeants sociaux-démocrates devant le nationalisme, fut persécuté, emprisonné puis assassiné en janvier 1919. Son parcours rappelle que la résistance à la guerre ne s’arrêtait pas aux tranchées : elle devait aussi affronter les États, les partis ralliés à l’Union sacrée et les appareils répressifs. Jaurès et Liebknecht furent ainsi des victimes emblématiques d’un ordre politique et militaire qui ne tolérait ni la fraternité entre les peuples ni le refus de tuer.

Une actualité brûlante

Cette histoire résonne cruellement dans les guerres contemporaines. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, l’un des chocs majeurs de l’ordre international contemporain, des Ukrainiens, des Russes, des objecteurs de conscience, des insoumis et des déserteurs refusent de participer à des violences qu’ils jugent illégitimes. En Palestine, des Israéliens refusent de servir dans une armée engagée dans une guerre aux conséquences civiles massives, tandis que les Palestiniens subissent une violence militaire d’une intensité extrême. Dans les deux cas, le refus de tuer interroge la prétendue évidence du devoir militaire.

Il ne s’agit pas d’assimiler mécaniquement des conflits différents, ni de nier les responsabilités spécifiques des États et des armées. Il s’agit de reconnaître que, partout où la guerre est présentée comme un destin, des hommes et des femmes rappellent qu’elle demeure un choix politique. Les fraternisations de 1914, comme les refus contemporains de combattre, attestent que l’humanité ne disparaît pas automatiquement dans la guerre : elle doit être défendue contre ceux qui la sacrifient.

Réhabiliter les fusillés, condamner les responsables

Frères de tranchées démontre que l’on peut passer du « tuer ou se faire tuer » au « vivre et laisser vivre ». Cette formule n’est pas une utopie sentimentaliste : elle est le fondement de toute paix durable. La Libre Pensée a raison d’exiger la réhabilitation collective des fusillés pour l’exemple de 1914-1918 (1). Cette réhabilitation ne serait pas seulement une réparation symbolique ; elle serait une condamnation explicite des hiérarchies militaires qui ont envoyé des centaines de milliers d’hommes à la mort sans états d’âme, puis fait fusiller ceux qui refusaient de participer au carnage.

Rendre justice aux fusillés pour l’exemple, protéger les objecteurs de conscience d’aujourd’hui et dénoncer la soumission des pouvoirs politiques aux logiques militaires constituent ainsi une même exigence. Les violences de masse contemporaines, notamment en Ukraine et le génocide en cours en Palestine, rappellent que le refus de la barbarie doit s’accompagner d’une exigence de responsabilité et de justice. L’hommage dû à Jaurès, à Liebknecht, aux « fraternisés » et aux fusillés pour l’exemple est donc un même hommage : celui rendu à tous ceux qui, face à la machine guerrière, ont choisi de ne pas tuer l’autre. ■

A. Sabattier

Frères de tranchées – Marc Ferro, Malcom Brown, remy Cazals, Olaf Muller – Ed. Perrin – 330 pages – 8,50€

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  1. CLP-KVD Appel pour la réhabilitation des 11 fusillés pour l’exemple  –  Déclaration commune internationale