Quinze ans d’enquête. Des centaines de témoignages. Et, au bout du chemin, aucune inculpation, aucun procès1. L’ « Opération Calice », censée établir la vérité sur les abus sexuels au sein de l’Église catholique en Belgique et sur les mécanismes d’abstention coupable qui les ont permis, s’achève sur un constat d’échec criant. Un échec judiciaire majeur, mais aussi un échec démocratique. Car tout indique que l’influence de l’institution ecclésiastique, conjuguée à des relais politiques, a pesé lourdement sur le cours normal de la justice2.
En 2010, lorsque l’enquête est lancée après les perquisitions à l’archevêché de Bruxelles-Malines, elle suscite un espoir légitime3. Pour la première fois, on ne juge pas seulement des faits individuels : on examine un système. Une institution qui, pendant des décennies, a couvert, déplacé ou minimisé des abus commis dans ses écoles, internats et séminaires4. L’objectif était clair : établir les responsabilités, y compris au plus haut niveau.
Quinze ans plus tard, cet objectif est mort-né. La commission d’enquête parlementaire reconnaît une accumulation de dysfonctionnements : pertes de pièces, gestion chaotique, complexité procédurale excessive2. Mais elle met en lumière l’élément central : le choix délibéré de l’Église de privilégier une stratégie de confrontation judiciaire plutôt qu’une coopération transparente2. Par le biais de recours multiples et d’actions procédurales, l’institution a ralenti, voire paralysé, le processus.
Plus préoccupant encore : la commission admet l’existence de tentatives d’influence. Elle affirme ne pas pouvoir en démontrer l’impact direct2. Mais ce constat formel ne saurait masquer la réalité observable : une enquête qui n’aboutit pas, malgré l’abondance des témoignages et la gravité des faits. Cette situation nourrit un doute profond sur l’égalité de tous devant la loi.
Les associations de victimes, plus tranchées, ne se voient pas dans cette ambiguïté. L’ASBL Mensenrechten in de Kerk évoque des irrégularités systématiques ayant porté atteinte aux principes fondamentaux d’un procès équitable, toujours au détriment des victimes et au bénéfice des autorités ecclésiastiques5. Elle parle d’une « entrave structurelle et délibérée » à la justice. Ce diagnostic rejoint celui de nombreuses organisations de défense des droits de l’Homme à travers l’Europe6.
Le rôle du pouvoir politique renforce ces inquiétudes. Les contacts répétés entre le ministre de la Justice de l’époque, Stefaan De Clerck, et le parquet — qualifiés diplomatiquement d’« inhabituels » par la commission — soulèvent des interrogations majeures2. Plusieurs éléments suggèrent des interventions visant à influencer certaines décisions judiciaires dans un sens favorable à l’Église. Une telle situation met en pièces le principe fondamental de séparation des pouvoirs.
Pour le Cercle de Libre Pensée – Kring voor het Vrije Denken, ces faits ne relèvent pas de simples anomalies. Ils traduisent une réalité structurelle : la persistance d’une influence cléricale au sein de l’État belge7. Cette influence, héritée d’une histoire où l’Église occupait une place centrale dans la société, continue de peser sur les institutions, y compris judiciaires.
Cette analyse s’inscrit dans une perspective plus large, partagée par l’Association internationale de la Libre Pensée (AILP). De la Fédération nationale de la Libre Pensée en France à diverses organisations européennes, un même constat : partout où les institutions religieuses conservent une influence politique ou sociale importante, les atteintes à l’égalité devant la loi et à la transparence judiciaire demeurent élevées8.
Les scandales révélés dans de nombreux pays — Irlande, France, Allemagne, Espagne, États-Unis — montrent que les abus sexuels au sein de l’Église catholique ne sont pas des faits isolés, mais les manifestations d’un système de protection institutionnelle9. Dans plusieurs de ces pays, des commissions indépendantes ont mis en évidence des mécanismes similaires : dissimulation des faits, pressions sur les victimes, interventions pour éviter les poursuites judiciaires9.
La Belgique n’échappe pas à cette logique. La série documentaire Godvergeten, diffusée en 2023, a profondément marqué l’opinion publique en donnant la parole à des victimes longtemps réduites au silence10. Elle a mis en évidence non seulement l’ampleur des violences, mais aussi les stratégies de protection mises en œuvre par l’institution ecclésiastique. Ces révélations ont renforcé l’exigence d’une justice indépendante et pleinement efficace.
Les recommandations formulées par la commission parlementaire constituent une avancée technique : amélioration des procédures, renforcement de la transparence, encadrement des enquêtes complexes2. Mais elles restent insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’un examen lucide des responsabilités. L’absence de désignation claire des acteurs ayant contribué à l’échec de l’enquête alimente un sentiment d’impunité.
Pour le CLP-KVD, en Belgique comme à l’international, la question dépasse largement le seul cadre de l’Opération Calice. Elle touche aux fondements mêmes de l’« État de droit »7. Une démocratie ne peut tolérer que des institutions, quelles qu’elles soient, puissent échapper au contrôle de la justice ou en influencer le cours.
Les victimes, après quinze ans d’attente, se voient privées de procès. Cette situation constitue une négation de leurs droits fondamentaux5. Elle exige des réparations, mais aussi une reconnaissance claire des entraves qui ont empêché la justice de s’exercer pleinement.
En refusant de conclure explicitement sur les ingérences, le rapport parlementaire entretient une ambiguïté qui fragilise la confiance dans les institutions2.Il laisse subsister l’idée que certaines influences demeurent intouchables. Cette perception est incompatible avec les principes démocratiques.
L’Opération Calice devait marquer un tournant historique. Elle restera comme le symbole d’un renoncement. Un renoncement à affronter pleinement les responsabilités, un renoncement à garantir l’égalité devant la loi, un renoncement, enfin, à rendre justice aux victimes.
Face à cela, le Cercle de Libre Pensée – Kring voor het Vrije Denken réaffirme, en lien avec les organisations de Libre Pensée à travers le monde, une exigence fondamentale : la séparation stricte et effective des Églises et de l’État7. Ce principe, au cœur des combats laïques internationaux depuis plus d’un siècle, n’est pas une abstraction idéologique. Il est la condition concrète de l’indépendance de la justice, de la transparence des institutions et de la protection des citoyens.
Sans cette séparation réelle, les mêmes mécanismes de protection et d’influence continueront à produire les mêmes effets. L’affaire Calice en apporte une démonstration préoccupante.
Il appartient désormais aux forces démocratiques de tirer toutes les conséquences de cet échec. ■
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Notes :
- Le Monde, « En Belgique, un rapport évoque des liens entre l’Église catholique et la lenteur de l’enquête sur les abus sexuels », 30 mars 2026.
- Chambre des représentants de Belgique, Rapport de la commission d’enquête parlementaire chargée de faire toute la lumière sur les questions relatives à l’« Opération Calice », 24 mars 2026.
- Sur le lancement de l’enquête en 2010 et les perquisitions à l’archevêché de Bruxelles-Malines : compte rendu de la commission parlementaire belge, Rapport Calice, 2026.
- Commission Adriaenssens, Rapport sur les abus sexuels au sein de l’Église catholique en Belgique, 2010.
- Mensenrechten in de Kerk, « De cijfers… », 31 octobre 2023, et prises de position de l’association sur l’accès à la justice des victimes.
- Conseil de l’Europe, travaux et recommandations relatifs aux violences sexuelles institutionnelles et à l’accès effectif à la justice, 2010–2022.
- Cercle de Libre Pensée – Kring voor het Vrije Denken, prises de position publiques sur la laïcité, la séparation des Églises et de l’État et l’indépendance de la justice.
- Association internationale de la Libre Pensée, déclarations et analyses sur la laïcité, l’État de droit et les rapports entre institutions religieuses et pouvoir public.
- Commission indépendante sur les abus dans l’Église catholique en Irlande (Ryan Report, 2009) ; CIASE, Les violences sexuelles dans l’Église catholique en France, 2021 ; John Jay College of Criminal Justice, The Nature and Scope of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priests and Deacons in the United States, 2004.
- Godvergeten, série documentaire diffusée par la VRT en septembre 2023, réalisée par Ingrid Schildermans et Ibbe Daniëls.
Bibliographie
Chambre des représentants de Belgique. Rapport de la commission d’enquête parlementaire chargée de faire toute la lumière sur les questions relatives à l’« Opération Calice ». Bruxelles, 24 mars 2026.
CIASE. Les violences sexuelles dans l’Église catholique en France. Paris, 2021.
Conseil de l’Europe. Travaux et recommandations sur les violences sexuelles institutionnelles et l’accès à la justice, 2010–2022.
Commission Adriaenssens. Rapport sur les abus sexuels au sein de l’Église catholique en Belgique. 2010.
Godvergeten. Série documentaire, VRT, 2023.
John Jay College of Criminal Justice. The Nature and Scope of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priests and Deacons in the United States. 2004.
Mensenrechten in de Kerk. « De cijfers… ». 31 octobre 2023.
Le Monde. « En Belgique, un rapport évoque des liens entre l’Église catholique et la lenteur de l’enquête sur les abus sexuels ». 30 mars 2026.
Pierre Jadoul (député MR, président de la commission). « Commission Calice : le rapport vient boucler un travail exigeant et méthodique », Mouvement Réformateur, 24 mars 2026.

