Dans l’imaginaire contemporain, les États-Unis apparaissent souvent comme une terre de pluralisme religieux, où coexistent différentes confessions. Pourtant, l’histoire coloniale américaine révèle un passé bien plus conflictuel, marqué notamment par une tradition aujourd’hui largement oubliée : la « Pope’s Day », ou « nuit du pape », célébrée chaque 5 novembre. Cette fête, profondément anticatholique, illustre les tensions religieuses, sociales et politiques qui ont façonné les débuts de la société américaine.
À première vue, ce passé contraste fortement avec certaines trajectoires individuelles contemporaines. Ainsi, J. D. Vance, vice-président des États-Unis depuis janvier 2025, a grandi dans un milieu évangélique avant de se convertir au catholicisme en 2019. Il expliquait alors avoir trouvé dans cette tradition religieuse une profondeur intellectuelle, notamment à travers la pensée de saint Augustin. Ce parcours souligne à quel point le catholicisme, autrefois rejeté et caricaturé dans les colonies américaines, a progressivement trouvé sa place dans le paysage religieux américain.
La Pope’s Day trouve ses origines dans l’Angleterre du XVIIe siècle, plus précisément dans la commémoration de l’échec de la Conspiration des poudres1de 1605. Ce complot, organisé par des catholiques anglais, visait à assassiner le roi protestant Jacques Ier en faisant exploser le Parlement. Après l’arrestation de Guy Fawkes le 5 novembre, des célébrations furent autorisées pour marquer la survie du souverain. Très vite, ces festivités prirent un caractère anticatholique, avec des feux de joie et des manifestations hostiles à l’Église de Rome.
Importée dans les colonies d’Amérique du Nord, cette tradition évolua en une fête populaire, particulièrement vivace en Nouvelle-Angleterre. Dès le XVIIe siècle, des célébrations sont attestées, notamment à Plymouth en 1623, où un feu de joie dégénéra au point de détruire plusieurs habitations. Au fil du temps, la Pope’s Day devint un événement annuel majeur dans des villes comme Boston, Salem ou Portsmouth.
Au XVIIIe siècle, la fête se transforma profondément. De simples feux de joie, elle évolua vers des défilés organisés, au cours desquels des effigies du pape — souvent accompagnées de figures diaboliques — étaient promenées dans les rues avant d’être brûlées publiquement. Ces manifestations attiraient principalement les couches populaires : marins, ouvriers, apprentis, petits artisans, mais aussi des Afro-Américains, libres ou esclaves. Les participants actifs étaient presque exclusivement des hommes, les femmes restant en retrait comme spectatrices.
À Boston, principal port de la Nouvelle-Angleterre, la Pope’s Day atteignit un niveau d’intensité particulier. La forte présence de travailleurs maritimes, souvent marginalisés socialement, contribuait à faire de cette nuit un exutoire collectif. Boire, se battre et défier les élites faisaient partie intégrante des festivités. Sous couvert d’anticatholicisme, la fête permettait également d’exprimer un mécontentement social plus large.
À partir des années 1740, la violence devint une composante centrale de la tradition. Des habitants issus de différents quartiers de Boston, notamment le North End et le South End, s’affrontaient pour obtenir le privilège de brûler l’effigie du pape. Ces rivalités donnaient lieu à de véritables émeutes, parfois meurtrières. Plusieurs accidents tragiques furent recensés, notamment des noyades et la mort d’un enfant écrasé par un char transportant une effigie.
Face à ces débordements, les autorités tentèrent à plusieurs reprises de rétablir l’ordre. Des lois furent adoptées pour interdire les rassemblements tumultueux et les défilés déguisés, et des mesures furent prises pour sanctionner les comportements violents, comme l’extorsion ou les dégradations. Toutefois, ces efforts restèrent largement inefficaces. Les forces de l’ordre, y compris la milice, étaient souvent incapables de contrôler les foules — parfois même parce que leurs propres membres participaient aux festivités.
Cependant, à partir du milieu des années 1760, la signification de la Pope’s Day commença à évoluer. Les tensions internes entre quartiers et classes sociales cédèrent progressivement la place à un sentiment commun dirigé contre la puissance britannique. L’adoption du Stamp Act en 17652, imposant une taxe sur de nombreux documents dans les colonies, suscita une forte opposition. Dans ce contexte, la Pope’s Day devint un moment de mobilisation politique.
Les Sons of Liberty, mouvement de résistance coloniale, jouèrent un rôle clé dans cette transformation. Avec le soutien des Loyal Nine, un groupe de notables, ils réussirent à unifier les factions rivales de Boston. Lors de la Pope’s Day de 1765, une « fête de l’union » fut organisée, marquant la fin des affrontements entre quartiers. Les leaders populaires, tels qu’Ebenezer Mackintosh et Samuel Swift, conduisirent un cortège commun, soutenu logistiquement par des marchands patriotes comme John Hancock.
Dans les années suivantes, les enjeux religieux passèrent progressivement au second plan, tandis que les préoccupations politiques prenaient le dessus. L’anticatholicisme demeurait présent, mais il était désormais intégré dans une rhétorique plus large de contestation du pouvoir britannique.
Un tournant décisif eut lieu en 1775, au début de la guerre d’indépendance. Soucieux de ne pas aliéner les Canadiens français, majoritairement catholiques, George Washington interdit à ses troupes de participer à la Pope’s Day. Cette décision s’inscrivait dans un contexte diplomatique délicat, marqué notamment par le Québec Act3 de 1774, qui garantissait la liberté de culte aux catholiques de la province. Cette loi avait suscité la méfiance de certains colons américains qui estimaient que les Britanniques introduisaient « des principes papistes et le droit français ».
Ces inquiétudes, ravivées par l’opposition de l’Église européenne à l’Indépendance américaine, conduisirent George Washington à interdire dès 1775 la participation de ses troupes à la Pope Night. À Boston, la dernière célébration attestée eut lieu en 1776, puis la tradition s’éteignit progressivement dans la ville, même si elle survécut ailleurs jusqu’au XIXe siècle. ■
P. Outland
Notes :
1 La nuit de Guy Fawkes trouve son origine dans la Conspiration des poudres de 1605, un complot manqué ourdi par un groupe de catholiques anglais provinciaux visant à assassiner le Roi protestant Jacques 1er d’Angleterre et VI d’Ecosse et à le remplacer par un chef d’Etat catholique.
Au lendemain de l’arrestation, le 5 novembre, de Guy Fawkes, surpris en train de garder une cache d’explosifs placée sous la Chambre des lords, le Conseil de Jacques autorisa le public à célébrer la survie du roi par des feux de joie, à condition qu’ils ne présentent « aucun danger ni ne causent de désordre ». C’est ainsi que 1605 fut la première année où l’échec du complot fut célébré. En janvier suivant, quelques jours avant l’exécution des conspirateurs survivants, le Parlement, à l’initiative de Jacques 1er, adopta la loi sur la célébration du 5 novembre, communément appelée « loi de Thanksgiving ».
2 Le Stamp Act (Acte du Timbre, abréviation de Duties in American Colonies Act 1765), adopté en 1765, est la quatrième loi sur le droit de timbre votée par le Parlement britannique, il instituait que dans les Treize Colonies américaines, tous les documents, permis, contrats commerciaux, journaux, testaments, livres et cartes à jouer devaient être munis d’un timbre fiscal. Cette loi fut votée afin de couvrir les coûts de la présence militaire nécessaire à la protection des colonies. Peu appliquée et finalement abrogée le 18 mars 1766, elle marque une étape vers la révolution américaine.
3 L’Acte de Québec de 1774. Cette loi est promulguée par un parlement britannique désireux d’éviter que le mouvement d’agitation en cours dans les Treize Colonies anglaises d’Amérique ne se répandît chez les Canadiens de la Province de Québec (l’ancien Canada de la Nouvelle-France), constitués par une population à majorité francophone et catholique. Les Anglais sont alors minoritaires (moins de 10 % de la population). Cf. La Raison n°674, Septembre 2022.
Sources :
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Philippe Besson : « Dans l’Amérique coloniale : le Pope’s Day » in La Raison n°710 – avril 2026
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Pope Night – Wikipédia

