Espagne : « Les dix commandements laïques face au sermon parlementaire du pape   Recently updated !


par Juan Antonio Aguilera Mochón

Le Parlement (Cortes Générales) rend hommage à une figure qui rejette ouvertement certaines des lois démocratiques adoptées en son sein, notamment celles concernant le mariage pour tous, l’euthanasie ou l’avortement.

Le 8 juin, les Cortes Générales vivront une journée inédite : l’intervention du pape Léon XIV devant le siège de la souveraineté populaire et les plus hautes autorités de l’État.

C’est comme si le Petit Chaperon rouge rendait hommage au loup. Le Parlement s’incline devant une figure qui condamne explicitement des lois qu’il a lui-même votées, les qualifiant de « péchés », « aberrations » ou « crimes abominables ».

C’est un renversement des rôles. Le chef d’un État théocratique, qui ne respecte pas pleinement les droits humains — notamment ceux des femmes, exclues de ses structures de pouvoir — vient donner des leçons morales à un État de droit. Or, les déficits démocratiques de ce dernier tiennent précisément à la persistance de liens de dépendance envers le Vatican.

Cette visite coûtera environ 10 millions d’euros au trésor public, entre dépenses directes et pertes fiscales liées à sa qualification d’« événement d’intérêt public exceptionnel ».

Le paradoxe est frappant : un dirigeant dont l’autorité repose sur des croyances irrationnelles et antiscientifiques, à la tête d’une institution marquée par une histoire lourde d’abus — notamment envers des mineurs — prétend donner des leçons d’éthique, de science et de paix.

S’y ajoute une forme d’amnésie historique. L’institution qu’il représente a soutenu le coup d’État de 1936, la dictature franquiste et la répression national-catholique. Elle n’a jamais pleinement reconnu ces responsabilités et continue même de béatifier des figures liées à ce camp, tout en appelant à la concorde.

L’intervention papale du 8 juin constitue ainsi un scandale politique. Il est d’autant plus regrettable qu’un gouvernement se revendiquant progressiste et féministe l’accueille sans remettre en question ces contradictions, ni faire avancer un agenda laïque pourtant attendu. Cette posture relève moins d’une conviction religieuse que d’un calcul politique visant à consolider certaines alliances face à la droite.

Dans ce contexte, cette visite apparaît davantage comme un « événement d’intérêt politique exceptionnel » que public.

Ce « décalogue » ne s’attaque pas aux croyances privées, mais affirme une exigence de dignité démocratique et de séparation claire entre les institutions.

Face aux discours creux, un État démocratique ne doit pas être conforme à une volonté divine, mais à celle des citoyens et aux droits humains. Il devrait affirmer ses propres principes laïques.

On pourrait imaginer qu’un chef de gouvernement réponde ainsi :

« Excellence — et non “Sainteté” — merci pour votre discours en faveur de la paix mondiale [bla bla bla], des droits des migrants [bla bla bla]

Mais je souhaite également aborder ce qui concerne réellement nos relations bilatérales. Par courtoisie, je vous annonce brièvement mais solennellement la mise en œuvre d’une nouvelle feuille de route garantissant la séparation effective entre l’Église et l’État, ainsi que le respect de la liberté de conscience pour tous dans l’égalité des droits.

Je le ferai, par courtoisie pour vous la rendre plus accessible, sous forme de décalogue, en adaptant vos dix commandements à ceux d’un État laïque :

  1. [Vous aimerez Dieu…] Vous garantirez la liberté de conscience, en abrogeant les accords avec le Saint-Siège et les confessions religieuses qui limitent la souveraineté nationale.

  2. [Vous ne prendrez pas le nom de Dieu…] Vous protégerez la liberté d’expression contre toute censure religieuse, en supprimant les délits d’offense aux sentiments religieux.

  3. Vous assurerez la neutralité institutionnelle : aucune participation officielle à des actes religieux, ni symboles confessionnels dans les espaces publics.

  4. [Vous allez honorer… les autorités] Vous réformerez la Constitution pour affirmer le caractère laïque de l’État et adopter une loi sur la liberté de conscience.

  5. [Vous ne tuerez pas] Vous garantirez l’autonomie individuelle, incluant le droit à l’avortement, au mariage égalitaire et à une mort digne.

  6. [Vous ne commettrez pas d’actes impurs] Vous exigerez le respect des droits humains dans toutes les organisations, sans discrimination, notamment envers les femmes et les personnes LGBTI.

  7. [Tu ne voleras pas] Vous restituerez les biens indûment appropriés par l’Église.

  8. [Vous ne direz pas de faux témoignages ou mensonges] Vous garantirez une éducation publique, laïque et scientifique, sans endoctrinement religieux.

  9. [Vous ne consentez pas à des pensées ou des désirs impurs] Vous lutterez contre les abus sur mineurs, en assurant transparence, justice et réparation.

  10. [Vous ne convoiterez pas les biens des autres] Vous supprimerez tout financement public des religions et leurs privilèges fiscaux. »

Ces principes se résument en deux : garantir la laïcité de l’État et la liberté de conscience.

Un tel discours marquerait une avancée décisive vers une démocratie pleinement émancipée des héritages confessionnels.

Mais il est peu probable que cela se produise. L’événement risque plutôt de se traduire par des gestes de complaisance. Le confessionnalisme, autrefois associé à la droite, s’est aujourd’hui élargi.

Heureusement, une partie de la société civile réagit : plus de 60 organisations ont dénoncé la situation et appelé à manifester à Madrid.

Cette visite, largement médiatisée et coûteuse, renforcera symboliquement l’alliance entre institutions religieuses et politiques, incarnée notamment par la présence de la monarchie.

Elle pourrait affaiblir la crédibilité des institutions démocratiques et renforcer l’influence de l’Église. Mais elle pourrait aussi susciter une prise de conscience accrue de la nécessité d’un État véritablement laïque.

Traduit de l’espagnol. Source: Nueva Tribuna 3 juin 2026