Tribune libre et opinion : Pourquoi Zohran Mamdani cite Eugene Debs ?   Recently updated !


Affiche de campagne pour Eugene V. Debs et Ben Hanford, candidats du Parti socialiste à l’élection présidentielle américaine de 1904.

Nicole Bernard

AUX RACINES DU SOCIALISME AMÉRICAIN

« Merci, mes amis, le soleil s’est peut-être couché sur notre ville ce soir mais, comme l’a dit un jour Eugene Debs “je vois poindre l’aube d’un jour meilleur pour l’humanité.” »

Sous le patronage d’Eugene Debs

C’est la deuxième phrase du discours prononcé par Zohran Mamdani après son élection. Il a évoqué la figure d’un homme qui incarne, dans l’histoire des États-Unis, le syndicalisme indépendant et le socialisme. En se réclamant de Debs, Zohran Mamdani s’est placé sous le patronage d’un homme dont le nom est un drapeau.

Du rail au socialisme

Fils d’un immigrant allemand, Eugene V. Debs (1855-1926) (1) a commencé à travailler dans les chemins de fer. Il a connu comme tous les cheminots américains la rapacité sans limites des propriétaires de lignes ferroviaires et la corruption des dirigeants des fraternités organisées en métiers. En 1893, avec un petit groupe de travailleurs du rail, il créa le Syndicat américain des travailleurs du rail. Contrairement aux fraternités de métier, leur objectif était de rassembler les travailleurs des chemins de fer dans une seule grande formation.

« Le souhait de toute ma vie » rapportait Eugene Debs, « a été d’unifier les travailleurs des chemins de fer, d’éliminer l’aristocratie du travail… Afin que tous soient sur un pied d’égalité ».

D’accord. Toutefois, à sa création, le syndicat refusait les travailleurs noirs. Ce qu’Eugene Debs caractérisa, plus tard, comme la cause de l’échec de la grève des travailleurs de Pullman en juin 1894.

1894, une date importante dans sa vie. Pour soutenir les grévistes, le syndicat organisa le boycott de tous les trains qui comportaient des wagons Pullman.

En prison, la découverte de Marx

À cette action collective répondit l’organisation par les compagnies d’une armée de briseurs de grève qui, épaulés par les troupes envoyées par l’État fédéral, s’attaquèrent physiquement aux grévistes, entraînant de véritables émeutes dans les villes où le syndicat était à l’action. Dans cette répression, Eugene Debs fut arrêté. Il resta six mois en prison, le premier séjour dans une vie qui en compta d’autres.

C’est là qu’il lut Marx. C’est là qu’il se forma.

Une référence pour Zohran Mamdani aujourd’hui

C’est ce combattant de la classe ouvrière que Zohran Mamdani a salué le 4 novembre. Tout le monde a bien compris qu’il ne parlait pas du passé de l’Amérique mais de son présent au moment, justement, où des salariés s’organisent pour boycotter Avelo, la compagnie aérienne chargée par l’administration Trump de renvoyer les migrants dans leur pays.

La tradition du socialisme américain ressuscitée

C’est aussi à cette tradition que Democratic Socialists of America (DSA) s’est rattaché en indiquant, dans le communiqué publié après la victoire : « Les New-Yorkais ont remporté la victoire électorale la plus monumentale du mouvement socialiste américain au cours du siècle dernier malgré les millions de dollars investis pour nous en empêcher. »

«  Je suis pour le socialisme parce que je suis pour l’humanité »

Combattant de la lutte des classes, Eugene Debs devint rapidement socialiste. « La véritable question, écrit-il en 1895 dans le Railway Times, est celle de l’opposition du socialisme et du capitalisme. Je suis pour le socialisme parce que je suis pour l’humanité. L’argent ne peut être le fondement d’une civilisation. Le temps est venu de régénérer la société. Nous sommes à l’aube d’un bouleversement universel ».

Le ton messianique de cette déclaration est caractéristique d’Eugene Debs (lire encadré ci-dessous). C’est pour l’humanité qu’il agit. Et parce qu’il est animé par l’amour de l’humanité, il agit pour le socialisme sur tous les terrains.

Fonder « un seul grand syndicat » : la naissance des IWW

Adversaire de la bureaucratie syndicale, il siège, un matin de juin 1905, à la tribune de la convention qui va fonder l’Industrial Workers of the World (IWW ) dont le but est de syndiquer « tous les travailleurs sans discrimination de sexe, de race et de qualification ». Il n’y est pas seul. À côté de lui, Big Bill Haywood, le responsable de la Fédération des mineurs et Mother Jones, l’activiste socialiste (2).

Classe contre classe : indépendance ouvrière et socialisme

Pour Eugene Debs comme pour les deux autres, le combat se mène « classe contre classe » : la convention, à laquelle ont participé deux cent militants, a adopté un texte clair : « Entre les deux classes, le combat doit se poursuivre jusqu’à ce que ceux qui triment se réunissent tous aussi bien dans le domaine politique que dans celui du travail pour s’approprier et conserver le fruit de leur travail par le biais d’une organisation économique de la classe ouvrière indépendante de tout parti politique quel qu’il soit. »

L’organisation doit être indépendante mais non les militants eux-mêmes car comment aider les ouvriers à s’organiser sans avoir cette perspective du socialisme.

Debs, le tribun qui parlait la langue des travailleurs

Et Eugene Debs devient l’incarnation de ce combat en se présentant cinq fois à l’élection présidentielle, entre 1900 et 1916, comme candidat du Parti socialiste. En 1955, lors du centième anniversaire de la naissance d’Eugene Debs, James P. Cannon, fondateur, après la révolution d’Octobre, du Parti communiste des États-Unis, combattant contre la bureaucratie stalinienne pour fonder, avec Léon Trotsky, la IVè Internationale, expliquait : « Dans Debs, le mouvement a enfin trouvé un homme qui parlait vraiment de la langue du pays et qui savait comment expliquer l’idée importée du socialisme aux travailleurs américains en relation avec leur propre expérience. Lorsqu’il est arrivé au socialisme, Debs avait déjà atteint une renommée nationale en tant que leader syndical. Il a apporté au nouveau parti les riches bénéfices de sa réputation et de sa popularité, l’éclat de ses talents oratoires et une grande bonne volonté à travailler pour la cause. Debs a fait la différence. »

Tous les choix d’Eugene Debs furent-ils bons ? Cela se discute. Mais, lorsque Zohran Mamdani l’invoque le soir de la victoire, il place son combat sous la figure tutélaire d’un authentique combattant du mouvement ouvrier américain.

Debs, internationaliste et ennemi de la guerre

Et, bien sûr, comme syndicaliste, comme socialiste, Eugene Debs est contre la guerre. Le 16 juin 1918, il prononça un discours qui est resté dans les annales: « Je hais, j’abhorre les junkers (3) et leur royaume. Je n’ai que faire des junkers allemands pas plus que des junkers américains. Ils nous disent que nous vivons dans une grande république libre, que nos institutions sont démocratiques, que nous formons un peuple libre qui se gouverne lui-même. Cette bonne blague! Toutes les guerres de l’histoire n’ont été que des guerres de conquêtes et de pillages. La classe des maîtres déclare la guerre et ce sont leurs sujets qui se battent. »

À l’heure où les dirigeants socialistes allemands, français, anglais, se rangeaient derrière leur bourgeoisie, la voix d’Eugene Debs résonne avec celle de Karl Liebknecht, de Monatte, des bolcheviks, des internationalistes. Elle résonne contre la guerre et pour la Révolution russe. L’impérialisme américain condamna Eugene Debs à dix ans de prison. Il y resta de 1919 à 1921. En évoquant cet adversaire de la guerre impérialiste, Zohran Mamdani sait à qui il parle. Il sait qu’il parle à tous ceux qui manifestent contre le génocide à Gaza. Il sait que, dans tous les pays, des hommes, des femmes, des jeunes manifestent pour le droit du peuple palestinien.

Quand il dit : « Merci à la nouvelle génération de New-Yorkais qui refuse d’accepter que la promesse d’un avenir meilleur soit une relique du passé », nous comprenons tous qu’il ne parle pas du passé de l’Amérique mais de son présent et de son futur.

Nicole Bernard
Informations Ouvrières n° 886

Les sous-titres sont de la rédaction.
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(1) « Eugene » comme Eugène Sue, l’auteur des Mystères de Paris et « Victor » comme Victor Hugo, l’auteur des Misérables.

(2) Sur « Mother Jones », Cahiers du Cermtri n° 172, Émancipation des femmes et révolution.

(3) Qualifiait les hobereaux allemands qui servaient dans l’armée.

Un révolutionnaire sincère » selon Trotsky

« Le vieux Eugene Debs se détachait nettement sur le fond de l’ancienne génération par un feu intérieur inextinguible d’idéalisme socialiste. Sincère révolutionnaire, mais romantique et prédicant, pas du tout homme politique et leader, Debs tombait sous l’influence de gens qui valaient, sous tous les rapports moins que lui. (…)

Personnellement, Debs produisait une impression captivante. Quand nous nous rencontrions il m’étreignait et m’embrassait : il faut noter que ce vieil homme n’était pas du nombre des « secs ». Lorsque les Babitt (1) me déclarèrent le blocus, Debs refusa d’y participer ; il se borna à s’éloigner avec chagrin. »

Léon Trotsky. Ma vie, chapitre XXII, New York.

(1) Du personnage inventé par Sinclair Lewis dans le roman du même nom. On pourrait traduire par « Américain moyen ».

« Le Rêve de Debs », raconté par Jack London

L’écrivain Jack London a écrit une nouvelle qu’il a intitulée Le Rêve de Debs. Nous sommes à San Francisco, au début du XXe siècle. Les bourgeois, les intellectuels se réveillent un jour comme les autres. Sauf que ce n’est pas un jour comme les autres : les ouvriers sont en grève.

« Les rues étaient désertes, parsemées çà et là d’automobiles en panne. Aucun signe de vie sauf pour les rares policiers et les soldats qui montaient la garde devant les banques et les bâtiments administratifs.

Nous avons croisé un membre de l’IWW affairé à coller sur un mur la dernière proclamation du syndicat. Nous nous sommes arrêtés un instant devant l’affiche et voici ce que nous y avons lu : Nous avons fait une grève pacifique et ordonnée et nous resterons pacifiques et disciplinés jusqu’à la fin de la grève. La grève ne cessera qu’une fois nos revendications satisfaites. Et nos revendications ne seront satisfaites que lorsque nous aurons affamé nos patrons pour les soumettre à nos exigences comme eux-mêmes nous ont si souvent dans le passé, affamés pour nous subjuguer.

Nous nous sommes arrêtés devant une autre affiche de l’IWW. Quand nous estimerons que nos employeurs sont prêts à se soumettre, nous rétablirons les liaisons télégraphiques afin de permettre aux associations patronales des États-Unis de communiquer entre elles. »

Bibliographie sommaire

Howard Zinn, Histoire populaire des États-Unis.

Daniel Guérin, Le mouvement ouvrier américain.

James P. Cannon, Histoire du trotskysme américain.

Jack London, Grève générale.